The Deuce : saison 3 – Bilan d’un monument de la télévision

Bien loin des dégringolades de Game of Thrones et Strangers Things, la dernière oeuvre de David Simon, The Deuce, s’est imposée comme l’un des rendez-vous télévisuels essentiels de son époque malgré une audience discrète. Retour sur la troisième saison, conclusion et point d’orgue d’une série majeure. 

Entre 2002 et 2007, alors que l’âge d’or du petit écran bat son plein et que la chaîne HBO assoit sa suprématie sur le divertissement télévisuel à haute valeur artistique (Les Soprano, Six Feet Under, Deadwood…), The Wire s’impose comme un jalon de son temps. La création de David Simon affiche une ambition démesurée et exploite de façon nouvelle les possibilités de la forme sérielle en se construisant comme une véritable étude sociologico-dramatique, dont chaque saison explore une nouvelle strate d’une société aux acteurs interconnectés. L’intelligence, le réalisme lucide et la capacité de Simon à dresser une impressionnante galerie de personnages hauts en couleur achèvent de faire de son oeuvre un monument, depuis maintes fois commenté et analysé. Et si le succès de The Wire n’a jamais égalé celui des mastodontes de la chaîne, il a cependant permis au créateur de décliner son style à travers divers genres et époques (Generation Kill, Treme, Show Me a Hero), toujours en conservant la même éthique de travail. En 2017, Simon frappe de nouveau un grand coup avec la première saison de The Deuce

L’approche de socio-reporter du showrunner s’y voit appliquée à un contexte bien précis : la montée de la pornographie dans les années 70. La série prend pour cadre la 42e rue de Manhattan, surnommée “The Deuce” et lieu privilégié de la prostitution au cours de cette décennie. L’argument de base consiste à dévoiler comment, au fil des années, le commerce du sexe a quitté les trottoirs pour s’installer dans les cabines, les cinémas spécialisés, puis finalement les télévisions grâce à l’avènement de la VHS. Conformément au modus operandi propre à Simon et à son compère de longue date George Pelecanos (ici co-créateur), la première saison de The Deuce s’évertue à présenter avec minutie toute une série d’individus constituant les différentes couches de ce microcosme. Des prostituées, leurs proxénètes, les implantations locales de la pègre, les tenanciers des bars et boîtes de nuit… Le casting de la série forme un véritable réseau dont chaque strate a des influences plus ou moins immédiates sur les autres. 

The Deuce peut ainsi compter sur un duo de stars également impliquées dans la production. Premièrement, James Franco dans le double rôle des jumeaux Vincent et Frank Martino, deux frères diamétralement opposés dans leurs caractères – le premier raisonnable et évitant les ennuis, et le second jouant continuellement avec le feu – tous deux impliqués dans la gestion de bars et mêlés à toutes sortes d’activités illégales. Deuxièmement, Maggie Gyllenhaal qui prête ses traits à Eileen « Candy » Merrell, représentante d’une forme de prostitution indépendante, hors de l’emprise des proxénètes. Autour de ces têtes d’affiches de choix autour desquelles gravitent une série d’individualités aux personnalités fortes, telles que la jeune prostituée Lori (Emily Meade), l’étudiante militante Abby (Margarita Levieva) ou les rescapés de The Wire que sont Chris Bauer et Lawrence Gilliard, Jr, respectivement sous les traits de Bobby, beau-frère loser de Vincent et Frank, et du policier Chris Alston.

Si la première saison sert avant tout de grande mise en place de ce réseau et de ces intrications, la saison 2 quant à elle introduit une dynamique de mouvement et d’émancipation. À une époque où le marché de la pornographie est désormais bien installé, Eileen y passe ainsi du rôle de star du X à celui de réalisatrice affirmée de films érotiques, privilégiant une approche artistique et mettant le plaisir féminin au centre de ses préoccupations. Les prostituées quittent les trottoirs, se dirigeant soit vers la pornographie et son star system, soit vers des carrières totalement étrangères au commerce du sexe. Elles se dégagent par là-même de l’emprise de leurs “Macs”, condamnés quant à eux à évoluer ou à sombrer dans l’oubli. À travers le personnage de Paul Hendrickson (Chris Coy), on assiste également au début de la reconnaissance des milieux gays, émergeant des clubs undergrounds. La micro-société humaine de la 42e rue s’engouffre ainsi dans un bouleversement progressif, qui la voit progressivement quitter le milieu urbain malfamé et oublié de la Loi pour tenter d’acquérir une véritable légitimité. 

Si cette tentative d’émersion était présentée sous un jour fondamentalement positif, malgré l’approche scrupuleusement réaliste et nuancée de la paire Simon/Pelecanos, alors la saison 3 ne pouvait que représenter l’inévitable revers de cette médaille. Situé entre 1984 et 1985, soit sept ans après la fin de la précédente saison, l’ultime acte de The Deuce agit comme un cruel rappel à la réalité. Ces 9 épisodes finaux placent ainsi au centre de leurs enjeux l’explosion du virus du sida et ses conséquences désastreuses sur les populations homosexuelles. La maladie y est représentée comme un fléau tuant sans la moindre once de justice et mettant à mal les rêves de liberté sexuelle affirmée entretenus par la communauté gay. Le cheminement de Paul Hendrickson, désormais aux prises avec l’infection de son compagnon, y prend dès lors une tournure plus tragique que jamais. 

Toutefois, c’est le parcours de Lori qui s’impose comme le plus cruel et le plus représentatif du contraste opéré par cette troisième saison. On avait quitté l’ex-prostituée métamorphosée en star du X, libérée des griffes de son proxénète “CC” et apparemment totalement émancipée. Sept ans plus tard, Lori voit sa popularité amorcer son déclin, se débat avec une addiction à la cocaïne, et développe de sévères troubles identitaires. La solitude, l’isolation du personnage et son apparente incapacité à s’illustrer autrement qu’en faisant commerce de son corps la condamnent à remettre en cause le sens-même de son existence. La jeune fille s’impose comme le triste exemple d’un système impitoyable, absorbant puis recrachant aussitôt des individus en les dépossédant de toute identité. 

Eileen, quant à elle, s’enlise dans une opposition entre porno et “vrai art”, objet d’un véritable dilemme. Malgré une romance florissante et paisible avec Hank (Corey Stoll), la réalisatrice apparaît incapable de concrétiser son idéal d’artiste affirmée et indépendante, constamment rattrapée par le poids de son passif de fille des rues. À travers le personnage de Gyllenhaal, Simon aborde également la question cruciale de la tension entre commerce du sexe et féminisme. Lors d’une scène-clé de la série, Eileen se confronte à un groupe de militantes pour les droits des femmes visant à censurer la diffusion des films pornographiques. Incarnant elle-même une forme, d’abord de prostitution puis de pornographie libérée et opérant par choix et non pas par contrainte, la réalisatrice reçoit avec la violence d’un coup de massue les arguments adverses. 

Eileen est-elle consciente de représenter une infime exception au sein d’un milieu dédié au plaisir masculin, où les femmes sont exploitées pour leurs attributs ? Pire, en vendant l’image d’une pornographie émancipée et “féministe”, ne risque-t-elle pas de précipiter dans les mailles du filet des jeunes filles ignorantes des véritables tenants et aboutissants de l’industrie ? Déjà introduit dans la seconde saison, l’angle féministe est ici plus que jamais politisé et soumis à une série de questionnements, notamment relatifs à la liberté d’expression. S’il s’est toujours refusé à réaliser des séries purement militantes, préférant traiter ses sujets sous un angle holistique et brasser tous les points de vue de manière égale, Simon rappelle que son travail télévisuel reste une oeuvre de convictions. 

L’amertume caractérisant la tonalité de cette saison se reflète également dans le parcours de Vincent. Tandis que son idylle avec Abby s’éteint à petit feu, sous le poids des années et de leurs aventures extra-conjugales respectives, sa relation tumultueuse avec son frère Frank pousse le personnage dans ses derniers retranchements et oriente sa trajectoire vers une issue en apparence fatale. Jusqu’à présent, Vincent se cantonnait à un rôle d’observateur. Il aspirait à une vie sans remous, tissant de maigres liens avec la pègre mais sans jamais pleinement s’impliquer dans une vie de gangster. Comme pour témoigner de son caractère conclusif, cette troisième saison place le personnage de James Franco face à l’impossibilité de poursuivre son existence passive. Il est désormais face à un dilemme décisif : l’abandon de tout système de valeurs, ou bien le renoncement à ses activités illégales. 

Comme c’est de tradition dans les œuvres de Simon, la saison 3 de The Deuce opère une multiplication des strates de la société observées. En premier lieu, par l’introduction d’une intrigue consacrée à Joey Dwyer, fils de Bobby, par le biais duquel les showrunners se penchent sur le milieu des traders de Wall Street. Ensuite, en développant l’angle politique déjà dessiné en arrière-plan dans la saison précédente. Il prend ici une importance majeure alors que l’on suit les tentatives des policiers Chris Alston et Gene Goldman de “nettoyer” la 42e rue pour la livrer à de riches investisseurs. 

Simon et Pelecanos démontrent avec une logique implacable le cynisme d’une société ne faisant que balayer sous le tapis ses aspects les moins reluisants, privilégiant le capital au social. Sous l’égide d’un libéralisme triomphant et inarrêtable, les strates les plus marginales de la société sont abandonnées à leur sort. Ce bilan fataliste est développé par la paire dans une logique rappelant, là aussi, le projet global de The Wire. En développant une multitude d’intrigues situées à différentes échelles de la société puis en dévoilant progressivement leurs niveaux d’intersection et d’interdépendance, le duo tire un constat sur une société-réseau au fonctionnement irrémédiablement vertical. Dans cette optique, les décisions prises au sommet, pour des raisons purement financières et politiques, affectent unilatéralement la base. Face à cette logique, la lutte contre la criminalité apparaît comme une façade, puisque son seul résultat est de déplacer le crime vers des zones moins surveillées, rejoignant là-aussi la conclusion thématique de The Wire

Là où The Deuce se distingue de la première grande série de David Simon, c’est dans son rapport au temps. The Wire posait les fondations de son propos autour d’un contexte spatio-temporel défini (le Baltimore du début des années 2000) mais dont les spécificités peuvent se transposer à de nombreuses grandes villes américaines de la même période. À l’inverse, The Deuce entend raconter l’histoire d’un lieu très spécifique et couvre une plage temporelle de près de 15 ans sur ses trois saisons. Au cours de cet intervalle, le milieu socio-culturel de la 42e rue connaît d’importants bouleversements liés à l’industrie du sexe, des premiers cinémas à l’arrivée de la VHS, en passant par la naissance du porno amateur. “L’âge d’or” du quartier tel qu’il est présenté dans la série est forcément voué à disparaître à mesure que ses acteurs changent, évoluent ou disparaissent. Cette constatation d’un passé amené à s’éteindre teint cette troisième saison d’un sentiment de mélancolie, comme si, malgré toutes les actions condamnables s’y étant déroulées, le spectateur finissait par s’attacher à l’existence micro-climatique de “the deuce” et de ses habitants plus ou moins recommandables. 

Comme pour illustrer cette différence fondamentale entre les deux œuvres, alors que The Wire s’achevait sur l’observation d’un cycle condamné à se répéter, The Deuce se conclut sur une séquence imprégnée d’un regard attendri vers un passé révolu. Cette ultime scène, qui rappellera immanquablement à certains spectateurs les passages oniriques des Sopranos, fait à la fois office de bilan de cette période écoulée, tout en renforçant le rôle de Vincent Martino comme un personnage témoin, le point d’accroche idéal par lequel le spectateur a pu observer ce bout d’histoire, et le garant de cette mémoire pour les générations à venir. 

En accord avec cette notion d’historicité, la charte visuelle de la série tend à évoluer pour épouser son époque. La saison 3 exploite bien évidemment les figures stylistiques établies par ses prédécessrices. Ainsi, l’introduction d’un lieu se fait quasi-systématiquement par un travelling suivant l’un des personnages de dos. Cet effet de mise en scène, emprunté entre autres au Boogie Nights de Paul Thomas Anderson, reflète le grand principe de l’oeuvre de David Simon, qui est que tout milieu observé l’est à travers des yeux d’une individualité bien spécifique, via laquelle l’ensemble de ses caractéristiques sont perçues. La caméra aura par ailleurs tendance, par le biais de lents travelling arrières, à isoler des personnages figés, le regard vide, au sein de tableaux en mouvement, pour mieux illustrer leur profonde solitude. Autant d’effets de mise en scène s’inscrivant dans une approche globalement sobre, ne sacrifiant jamais l’humanité de ses personnages et la précision de sa description à de purs effets de forme. 

L’ancrage dans les années 80 se marque quant à lui par des choix de photographie affirmés. Les scènes de vie nocturne sont ainsi inondées de teintes colorées unies, souvent rouges et bleues, rappelant l’association de cette décennie dans l’imaginaire collectif aux néons et aux boîtes de nuit. À l’inverse, les scènes prenant place dans les bureaux des politiciens et des traders se caractérisent par une quasi-absence de couleurs, au profit d’un gris glacial synonyme de la déshumanisation régnant dans ces hauts-lieux. Le cadrage des plans semble y épouser la géométrie de l’architecture des bureaux et des buildings. Là encore, la notion de verticalité domine à l’écran, énième rappel du fonctionnement à sens-unique de ces milieux et de l’impossibilité de l’ascenseur social. On ne peut également que louer la précision de la reconstitution historique à l’oeuvre dans The Deuce, chaque détail de chaque décor (jusqu’aux affiches ornant le bureau du producteur Harvey Krumholtz) semblant placé avec minutie dans le seul but de rendre l’immersion plus totale que jamais. De même que l’excellente bande-son assemblée dans cette optique et composée de morceaux choisis du répertoire pop-rock du milieu des 80’s. 

Plus amère et mélancolique que la saison 2, cette ultime salve d’épisodes conclut de manière idéale tout ce qu’ont entrepris David Simon et Paul Pelecanos. Malgré son sujet brûlant, la série n’aura jamais cédé aux sirènes du sensationnalisme ou du voyeurisme. L’éthique télévisuelle et l’approche holistique restent la grande force du duo, qui livrent un puissant message sur le passage du temps, les mutations sociales et le droit de parole des classes les plus marginalisées de la société. The Deuce aura également offert à James Franco et Maggie Gyllenhaal leurs plus grands rôles, preuve ultime si elle était encore nécessaire que la télévision n’a plus rien à apprendre du cinéma. 

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