Sound of Metal : éloge du silence

Si 2020 aura été, par la force des choses, une année ingrate en termes de productions conséquentes pour le cinéma américain, cet écueil aura toutefois permis de mettre en lumière des productions indépendantes qui seraient sans doute tombées dans l’oubli au sein d’une actualité plus chargée. Produit par Amazon Studios et dores et déjà disponible sur la plateforme de streaming du géant capitaliste, Sound of Metal est le premier long-métrage de Darius Marder et témoigne à la fois d’une maîtrise assurée et d’une étonnante richesse derrière son apparente modestie. 

Ruben (Riz Ahmed) est un batteur officiant dans un groupe de metal avec sa partenaire, Lou (Olivia Cooke). En tournée sur les routes américaines, le tandem mène un train de vie bohème idyllique. Hélas, l’existence de Ruben bascule lorsque son audition est brusquement endommagée, le rendant presque sourd. Désemparé face à ce coup du sort qui semble signifier la fin de sa carrière musicale et menace de le faire retomber dans ses penchants pour la drogue, Ruben est contraint de rejoindre une communauté d’anciens addicts malentendants, tout en laissant Lou reprendre la route sans lui. 

Contrairement à ce que son titre et son synopsis pourraient laisser penser, Sound of Metal n’est pas un film musical. Darius Marder s’emploie certes dans son premier acte à recréer le microcosme d’un milieu metal underground et tous ses lieux communs – la scène et ses éclairages rougeoyants, les stands de vente de “merchandising”, le van miteux servant à la fois de foyer et de studio au couple – mais il apparaît assez rapidement que le véritable dessein du cinéaste américain se situe ailleurs, les éventuels amateurs de musiques métalliques ayant dès lors tout intérêt à laisser leurs attentes de côté sous peine de passer à côté du propos. 

Marder choisit de bâtir son film autour d’un schéma classique mais qui a fait ses preuves : celui du récit de rémission voyant une personne à l’existence chamboulée entreprendre un processus de reconstruction, généralement par le biais d’un changement de cadre brutal. La similitude entre le parcours de Ruben et celui d’un ex-drogué sur la lente voie de la guérison n’est d’ailleurs pas innocente. Si le batteur évoque une vieille addiction à l’héroïne, c’est véritablement de son obsession pour son ancienne vie, symbolisée par sa capacité à entendre, qu’il doit se détacher. Lorsque le diagnostic de sa quasi-surdité tombe, Ruben a un réflexe de rejet immédiat, refusant d’admettre ce bouleversement dans son existence et surtout son caractère potentiellement irrémédiable. Il se raccroche alors à une lointaine possibilité de rétablissement : celle d’une opération coûteuse et au résultat hasardeux. 

De cette possibilité naît une tension qui sera motrice du développement du personnage. Persuadé que son salut réside dans cette solution miracle, Ruben ignorera tout un temps son besoin intrinsèque : celui d’accepter sa condition et le fait que sa vie de musicien est derrière lui. L’essentiel du récit consistera ainsi en un long processus d’abnégation, principalement encouragé par une vie en communauté exempte de toute référence explicite à la vie d’avant, ainsi que par l’intervention de la figure classique du mentor incarnée ici par le vétéran Joe (Paul Raci). Dans le contexte du film, la surdité n’est vue ni comme un handicap ni comme une plaie à panser, tandis que la “guérison” tant convoitée n’est pas la disparition de l’infortune mais bien le changement de perspective sur cette dernière, qui transforme le péril en opportunité. Sound of Metal apparaît donc comme un film essentiel sur la notion de deuil tant le cas particulier dont il traite peut résonner de manière bien plus large, trouvant une forme d’universalité dans son discours sur la nécessité du renoncement. 

Avec son message positif et sa structure en trois actes maintes fois éprouvée, le premier film de Darius Marder aurait aisément pu tomber dans les travers d’une production calibrée et relativement superficielle typique d’une certaine frange du cinéma américain contemporain. Le cinéaste évite toutefois ces pièges par une série de choix de mise en forme qui, sans révolutionner son art, décuplent la portée de son propos et par conséquent son impact chez le spectateur. En premier lieu, l’écriture tout comme la réalisation du film tendent à ancrer son action dans le réel en lorgnant du côté du cinéma naturaliste. Les dialogues du film privilégient ainsi une expression brute faisant la part belle aux hésitations ou aux répétitions et générant de ce fait une sensation d’authenticité palpable à l’écran. Il est d’ailleurs à noter qu’en accord avec le sujet du film, Marder tend à minimiser l’importance de la parole et laisse parfois son propos se véhiculer par le non-dit. Le spectateur appréciera ainsi que la résolution de l’arc amoureux unissant Ruben et Lou s’effectue dans une absolue pudeur, là où la logique l’aurait vu privilégier une scène de couple aux dialogues ampoulés. 

Par ces choix d’écriture, Darius Marder laisse à ses acteurs toute la latitude nécessaire pour donner vie à leurs personnages à l’écran. À ce titre, s’il convient de louer les performances plus qu’honorables d’Olivia Cooke et de Paul Raci, ainsi qu’une apparition tardive mais aussi juste que surprenante de Mathieu Amalric, c’est probablement l’interprétation centrale de Riz Ahmed qui retiendra toute l’attention. L’acteur britannique, révélé dans Nightcrawler (2014), avait déjà montré toute l’étendue de son registre dans l’excellente série HBO The Night of (2016). Fruit d’une longue préparation impliquant l’apprentissage de la batterie, du langage des signes et le port d’implants auditifs diminuant artificiellement son audition, l’immersion d’Ahmed dans la peau de son personnage est loin de se limiter à un rôle à performance dont raffole l’Académie des Oscars. 

L’acteur est ainsi passé maître dans l’art d’une certaine expressivité contenue, transmettant par la gestuelle, la posture mais aussi et surtout le regard tout ce que ne peuvent exprimer des dialogues parfois réduits à leur plus simple expression. C’est ainsi par des jeux oculaires que s’expriment les accès émotifs et dilemmes essentiels qui traversent le personnage tout au long du film : la confusion face à sa nouvelle condition dont les implications le dépassent, l’apaisement apporté par la vie en communauté ou encore la mélancolie en observant Lou évoluer loin de lui… Le registre du comédien s’accorde à merveille avec les partis pris de Marder, privilégiant le sous-entendu et l’expressivité par l’image.

En termes de pure mise en scène, le cinéaste opte pour une sobriété réaliste en total accord avec son intention naturaliste, qui passe notamment par un refus de tout effet de style superflu. La caméra se borne l’essentiel du temps à une fonction illustrative, n’a recours au mouvement que pour accompagner les personnages et privilégie les conversations filmées en champ/contre-champ. Ces choix sont renforcés par une absence systématique de musique extradiégétique ou de tout effet de montage “visible”, renforçant l’idée d’une action captée dans son plus simple appareil, sans artifice. 

Si cette approche semble témoigner d’une économie homogène à l’ensemble du métrage, l’on remarquera volontiers quelques subtilités qui tendent à enrichir le dispositif. Si le réalisateur opte souvent pour un filmage en caméra portée qui donne une portée presque documentarisante au métrage, ce choix est pourtant soumis à de subtiles variations par la suite. Lors du premier acte du film qui voit la vie de Ruben s’effondrer, la caméra tend à se rapprocher de son sujet et à l’isoler au sein du cadre et traduit son impossibilité de communiquer avec l’extérieur et la détresse qui en résulte. Le cadre instable tend quant à lui à renforcer le sentiment de tourmente et d’incertitude qui caractérise la vie du personnage à ce moment précis. 

Cependant, des altérations subtiles de la manière de filmer vont figurer le changement d’état d’esprit de Ruben lorsqu’il prendra ses marques dans la communauté de malentendants. Par exemple, les conversations avec son mentor Joe sont systématiquement captées en caméra fixée sur pied afin de mieux exprimer la nature stable et rassurante de cette figure. À mesure que le film progresse et que le protagoniste s’ouvre aux nouvelles possibilités que lui présente son changement de vie, la caméra tend à élargir son cadre et à inclure d’autres personnages en plus de l’ex-batteur. Tout en se cantonnant à des conventions de mise en scène que l’on pourrait qualifier d’effacées, la réalisation de Marder semble construite sur un mode de subjectivité et entend communiquer au spectateur les sentiments et états d’âme de son protagoniste par le biais de l’image et donc du ressenti. 

Cette mise en scène qui entend mettre le spectateur à la place du personnage s’exprime toutefois principalement par le travail sonore. Ce dernier est une dimension régulièrement sous-estimée de l’artisanat cinématographique, tant sa principale vocation semble avant tout d’accompagner les mouvements de l’image sans les contredire et par conséquent d’être ressenti sans être remarqué. Dans Sound of Metal, le son est un outil narratif fondamental. Pour rester fidèle à cette idée d’immersion dans la peau du personnage, Marder a choisi d’opérer autour de deux points d’écoute (c’est-à-dire l’endroit depuis lequel le spectateur entend un son) distincts. Le montage sonore alterne ainsi entre un point d’écoute objectif, qui rend le son de manière réaliste et sans altération, et un point d’écoute subjectif qui entend offrir au spectateur un aperçu de la perception auditive de Ruben. 

Lorsque le personnage éprouve pour la première fois ses troubles de l’audition lors d’un concert, la nappe sonore est progressivement envahie par un bourdonnement qui finit par complètement occulter la prestation musicale. Le son réel est ainsi profondément assourdi, rendu abstrait et permet au spectateur d’éprouver directement la nouvelle condition de l’ex-batteur. Tout le film participera de cette alternance entre son objectif et subjectif, parfois même au sein d’une même scène. Conforme à sa volonté de conditionner le ressenti du spectateur plutôt que de simplement l’informer du sort du personnage, Marder n’hésite pas à étirer au maximum les moments de perception subjective. L’effet larsen évoqué prend alors des proportions anxiogènes, à même de générer un malaise palpable qui ne donne pourtant qu’un avant-goût de la détresse du personnage. 

Ce procédé systématique est également soumis à des variations bienvenues. Lors d’une scène pivot du film, un Ruben esseulé ère au milieu d’une plaine de jeu en apparence déserte et finit par s’asseoir au bord d’un toboggan métallique. Il remarque alors un enfant juché au sommet de la structure, qui commence à tapoter sur le métal. L’ex-batteur lui répond et les deux finissent par se lancer dans un jeu rythmique. Les vibrations émises par le choc métallique sont perçues comme des bruits sourds par le personnage mais, pour la première fois, les saillies sonores s’organisent en un ensemble rythmiquement harmonieux. Ce que Ruben percevait jusqu’alors comme une succession de bruits parasites se métamorphose à ses oreilles, et à celles du spectateur, en ce que l’on pourrait qualifier de musique. 

Cette transition d’un bruitage informe vers un son organisé est lourde de sens : le chaos et l’incertitude qui caractérisaient jusqu’à présent la vie du personnage laissent place à une perspective claire et sensée. Ruben entrevoit ainsi les possibilités d’exploiter sa nouvelle condition pour mener une vie épanouissante aux horizons multiples. Par le biais de la focalisation subjective, ce qui s’impose comme une évidence pour le protagoniste le devient aussi pour le spectateur qui l’accompagne dans son voyage sensoriel. Tout le travail de montage et de mixage sonore du film est rempli de ces instants signifiants qui ponctuent le récit en justifiant les états émotionnels du personnage. Il est toutefois préférable d’en taire la nature pour ne pas gâcher le visionnage d’un film qui mérite amplement l’attention qu’on pourra lui porter. 

Réinterprétation d’un schéma narratif bien connu, Sound of Metal n’entend jamais révolutionner le médium cinématographique. Toutefois, en plus d’offrir à Riz Ahmed le premier rôle qu’il méritait depuis longtemps, le long-métrage de Darius Marder s’impose comme une leçon de maîtrise discrète. Le cinéaste évite bon nombre des écueils d’écriture qu’un tel récit aurait pu engendrer, tout en distillant ses effets de mise en scène avec soin pour accompagner le voyage sensoriel et émotionnel du spectateur. Agissant de plus comme un puissant rappel de la pertinence du son comme outil narratif, Sound of Metal est une petite pépite de cinéma indépendant qu’il serait déraisonnable d’ignorer. 

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