On-Gaku – Japanimation et rock’n’roll

Malgré une uniformisation de son versant le plus grand public, l’animation japonaise reste le terrain d’expérimentation idéal pour tout cinéaste avide d’exploser les conventions du médium cinématographique. C’est notamment le cas de Kenji Iwaisawa, nouveau venu qui entend redéfinir le genre du “rock’n’roll movie” en en détournant toutes les conventions. Projet passionné dans lequel son créateur a investi près de sept années de sa vie, On-Gaku : notre rock ! est un nouveau manifeste des possibilités infinies qu’offre l’animation une fois mise au service d’un esprit libre

On-Gaku raconte comment trois jeunes lycéens japonais au quotidien fait de bagarres et d’errances décident subitement de former un groupe de rock malgré leur manque total de connaissances musicales. Le son brut ainsi créé suscite immédiatement l’admiration de leurs condisciples et les propulse sur un chemin de gloire à petite échelle, immortalisé par un concert sacralisant. Le film de Kenji Iwaisawa n’est bien entendu pas la première œuvre issue de la japanimation à traiter d’un tel sujet. On pensera notamment à l’anime Beck (2004), lui-même tiré du manga de Harold Sakuishi et qui s’était distingué par la qualité de sa bande sonore et la précision par lequel il décrivait le microcosme du milieu rock. On évoquera également Nana (2006) ou encore la nettement plus décontractée K-ON! (2009) réalisée par Naoko Yamada. Si ces œuvres utilisent des schémas narratifs bien connus (la formation du groupe, la vocation improbable du musicien profane, le concert comme accomplissement du parcours musical,…), On-Gaku va quant à lui entreprendre d’à la fois les porter à leur paroxysme tout en les détournant. 

Ainsi, si le héros Kenji ressemble à l’archétype de l’adolescent oisif chez qui la musique va agir comme le déclencheur d’une vocation illuminée, les traits du personnage sont exacerbés jusqu’à prendre des proportions absurdes. Quasiment inexpressif tout au long du métrage, ne parlant qu’en de rares occasions et d’une voix invariablement monocorde, marchant d’un pas lent et désinvolte ; Kenji est pour ainsi dire une incarnation filmique du concept de nonchalance. Un tel caractère semble a priori difficilement compatible avec le rôle d’un protagoniste censé mener l’action du métrage, et le réalisateur Kenji Iwaisawa joue habilement de cette déconstruction des attentes. 

L’ensemble du fil narratif de l’œuvre ne semble pas mené par un désir immuable et une volonté infatigable de poursuivre une quelconque vocation mais bien par une série d’envies passagères, fruits du hasard et des caprices de son personnage principal. Par exemple, la manière dont Kenji acquiert une guitare basse relève du pur concours de circonstance et c’est suite à cet aléa qu’il décide, sur un coup de tête, de fonder un groupe avec ses deux comparses. De la même manière, le lycéen décidera de manière tout aussi impulsive et sans motivation apparente de quitter la formation, amorçant de manière détournée le troisième acte du récit, typiquement synonyme de crise dans le cadre d’un récit d’émergence artistique. Cet habile jeu sur les attentes donne à On-Gaku un caractère imprévisible et vivifie une structure narrative depuis bien longtemps surannée. 

La personnalité poussée à l’extrême de Kenji recèle bien entendu un potentiel comique que le film ne se prive pas d’exploiter, revisitant quelque part la figure prostrée et perpétuellement décalée d’un Buster Keaton. Comme chez le mythique acteur/réalisateur burlesque, l’humour d’On-Gaku est à la fois basé sur la réaction et l’absence de cette dernière. Ainsi, non seulement Kenji fait preuve d’une économie verbale singulière mais il précède chacune de ses brèves réponses à des questions pourtant simples d’un long silence pesant. Le film regorge de longs moments de flottement, sans dialogue ni mouvement à l’écran, où Kenji Iwaisawa joue de cette tension surréaliste causée par une attente déraisonnable. En résulte une atmosphère à la fois lourde, chargée de malaise, et délicieuse d’absurdité. À d’autres moments, l’absence totale d’enthousiasme du personnage à l’égard de ses prestations musicales, qui suscitent pourtant l’émerveillement de bon nombre de ses condisciples, est source d’un contraste flagrant et potentiellement hilarant. Là encore, le cinéaste va à l’encontre des codes déjà bien établis de la japanimation où un tel décalage serait traditionnellement surligné par les réactions exacerbées de personnages plus “conventionnels”. 

A contrario, le rythme et la tonalité du film semblent bâtis autour de l’apathie qui caractérise son personnage principal. Par rapport à son approche de pure comédie enjouée, On-Gaku repose sur un tempo étonnamment lent, jouant des silences et de moments de pure suspension sans véritable motivation narrative. Le film avance au gré de son atmosphère d’oisiveté, entièrement servie par ses partis pris d’animation. Iwaisawa opte pour un character design minimaliste : les traits des personnages sont simples, souvent réduits à quelques traits et adoptent un rendu cartoonesque. On pensera régulièrement au dessin d’un Masaaki Yuasa qui privilégie l’épure et l’absence de détail pour mieux servir une animation en constant mouvement. Toutefois, à l’inverse d’un Yuasa, l’animation d’On-Gaku en général et les mouvements de ses personnages en particulier adoptent une lenteur évoquant davantage le réalisme du comportement humain que les excentricités d’un cartoon. Chaque geste est découpé avec précision, tendant à générer une lourdeur qui va de paire avec le quasi-immobilisme du récit et de son personnage principal, tout en donnant au film un curieux ancrage dans le réel au-delà de sa légèreté et de son constant recours à l’absurde.

Le mouvement, quand il n’est pas contenu et alourdi, est d’ailleurs souvent totalement absent. Ainsi, la scène évoquée plus haut où Kenji acquiert sa basse consiste en un plan fixe durant lequel le protagoniste reste figé, spectateur d’une action se déroulant exclusivement en hors-champ. Cette inertie est souvent utilisée à des fins comiques (comme lors des longs moments de latence évoqués plus haut) mais peut tout aussi bien prendre une dimension contemplative voire mélancolique lors de certains passages clés. Par exemple, après avoir été rejeté par Aya, la camarade de classe dont il s’est entiché sans pouvoir lui avouer ses sentiments, Kenji s’effondre au sol pour contempler le ciel grisâtre. La scène se joue en un seul long plan d’ensemble, entièrement fixe, laissant le spectateur absorber tout le vide existentiel du personnage placé au centre d’un décor vide. On-Gaku regorge de ces moments de pure narration visuelle, communiquant sans jamais expliciter ou dramatiser à outrance les états-d’âme de ses différents intervenants. Cette vertu contemplative est également mise en exergue par des décors très picturaux dont le trait brossé et la palette de tonalités riches contrastent avec les couleurs uniformes des personnages. 

Si les partis pris d’animation d’On-Gaku opèrent sur une série de légers contrastes souvent déterminants, les reliefs les plus saisissants offerts par le film sont indéniablement les passages musicaux. Alors que la majorité du film adopte une mise en scène relativement uniforme, tous les moments figurant des prestations musicales sont l’occasion pour Iwaisawa de bouleverser toutes les conventions établies jusqu’alors et d’emmener son long-métrage sur des terrains quasiment expérimentaux. Ainsi, lorsque la bande de Kenji joue pour la première fois devant un groupe de folk “rival”, le film bascule dans un décorum psychédélique (évoquant curieusement les séquences animées réalisées par Terry Gilliam au sein des Monty Python) qui met en image la sensation de transcendance vécue par le leader dudit groupe à l’écoute de ces sonorités nouvelles. Le film perd alors toute volonté de représenter le réel, privilégiant une imagerie surréaliste, tandis que le mouvement s’émancipe de toute la lourdeur qui le caractérisait jusqu’à présent. 

Kenji Iwaisawa multiplie les techniques d’animation afin de rendre chaque intervention musicale mémorable. Plus loin dans le film, alors que le même guitariste folk est au cœur d’une prestation particulièrement passionnée, l’animation se pare d’un trait crayonné très imprécis tandis que le cadre est en constant mouvement, comme si au dessin animé se substituait l’imprécision d’une caméra portée. Le long-métrage regorge d’ailleurs de séquences que le cinéaste semble avoir filmées en prises de vue réelles avant d’y apposer du dessin. La superposition du cadre contrôlé et précis de l’animation avec celui plus imprévisible de l’image “live” génère à l’écran une sensation de sur-mouvement régulièrement enivrante. L’idée du procédé est bien entendu de conjuguer cette enivrance de forme pure avec celle générée par la musique en elle-même, de démultiplier le caractère sensoriel de l’expérience auditive par sa mise en image (comme l’avait fait, des décennies plus tôt, Walt Disney avec Fantasia). 

Car loin d’être un simple prétexte narratif, la musique est fondamentale dans le propos d’Iwaisawa, et en particulier la musique rock dont il ambitionne de définir l’essence. L’aficionado aura évidemment bien vite fait de dénicher les nombreuses références faites à des artistes ou des albums emblématiques de l’histoire du rock, jusqu’aux pochettes abondamment citées lors des envolées psychédéliques de l’animation. Mais le projet se traduit avant tout par la manière dont la musique intradiégétique, celle produite par les personnages eux-mêmes, est présentée. Le trio composé par Kenji et ses acolytes, associant de manière inhabituelle pour le genre deux basses et une batterie, produit une musique radicalement minimaliste, consistant en une simple note répétée sur un battement de temps invariable. La simplicité outrancière de la démarche, explicable par le fait qu’aucun des personnages ne possède le moindre antécédent musical, semble d’abord exploitée à des fins comiques accentuées par la satisfaction stoïque exprimée par Kenji au sortir d’une première session cacophonique. 

Pourtant, à travers les réactions enthousiastes voire extatiques que suscite la musique du trio, Iwaisawa entend démontrer que la formation touche au caractère profond de ce qu’est le rock’n’roll. Le son primaire ainsi produit renoue avec une forme d’essentialité brutale, une décharge d’énergie pure livrée sans filtre. Et si le résultat a de quoi laisser le spectateur sceptique au premier abord, le cinéaste récompense son attente lors d’un segment final où l’approche sonore de la bande à Kenji prend tout son sens au détour d’une véritable déclaration d’amour à la prestation scénique et à l’énergie communicative de l’improvisation. L’expression musicale n’en apparaît donc pas régie par une quelconque technicité mais bien par un mouvement de l’intérieur vers l’extérieur, de nature purement passionnelle. 

Car la démarche plus globale d’On-Gaku est de démontrer comment naît la passion au sens large. C’est là que repose tout l’enjeu des contrastes autour desquels l’ensemble de l’œuvre s’échafaude. En choisissant comme protagoniste un être apathique et visiblement dénué de toute émotion, Iwaisawa tente d’incarner à l’écran de manière volontairement caricaturale une conception de l’existence morne et dénuée de tout élan passionnel. Faisant successivement éprouver à son spectateur la lente oisiveté du quotidien de Kenji et les élévations transcendantales des prestations musicales, il incarne de manière purement sensorielle la découverte puis la pratique de la passion et comment elle peut élever l’existence jusqu’à en constituer le principal relief. Enfin, en se reposant sur un fil narratif volontairement imprévisible et anti-dramatique, le cinéaste tend à déconstruire l’idée de vocation en faisant de la naissance de l’élan passionnel un pur fruit du hasard, des aléas de l’existence et de l’humeur humaine. 

Véritable OVNI au sein de la japanimation, On-Gaku apparaît à la fois comme une déconstruction et une sublimation du genre auquel il se rattache. Derrière son apparence de comédie légère élevant l’insouciance au rang d’art, le premier long-métrage de Kenji Iwaisawa est sans doute l’une des plus belles manifestations à l’écran de la pratique musicale. Dénué de toute emphase dramatique, le récit délivre dans une forme de pureté absolue une véritable ode au rock’n’roll et à sa vertu libératrice. Plus largement et loin de s’adresser aux seuls mélomanes amateurs de guitares électriques, il porte à l’écran une interprétation purement sensorielle et implicite de la naissance de la passion et de la manière dont celle-ci peut libérer l’existence sans en dicter le sens. C’est cette même passion qu’Iwaisawa a visiblement déversée dans chaque photogramme de son premier film, dont on ne peut qu’espérer qu’il marque le début d’une riche carrière. 

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