[Top] Hayao Miyazaki

Parler d’animation japonaise sans évoquer le nom de Hayao Miyazaki est devenu une impossibilité. Le cinéaste est devenu le représentant emblématique de son médium à travers le monde et ses films sont sans doute ceux qui ont su toucher le public le plus large. Alors que sa douzième réalisation est en ce moment-même en cours de production, Critique Collatérale a tenu a rendre hommage à ce grand maître en établissant un classement de l’ensemble des long-métrages qui constituent son œuvre, majoritairement réalisés sous l’égide du Studio Ghibli. La filmographie a ceci d’exceptionnel qu’elle est, faute d’un autre mot, parfaite. Le cinéaste ne compte à son actif aucune réalisation que l’on pourrait qualifier de ratée ou même de dispensable, chacune de ses créations pouvant être vue comme une pièce essentielle de l’édifice monolithique que représente sa carrière. Il appartient donc de relativiser le classement qui suit, éminemment subjectif par sa nature, tant chacun des travaux qui s’y trouvent aurait presque pu figurer à n’importe quelle place de la liste.

11. Le Château de Cagliostro (1979)

C’est un peu par défaut que Le Château de Cagliostro atterrit en dernière place de ce top. Tiré de la série animée Lupin III (sur laquelle Miyazaki travaillait déjà) elle-même adaptée du manga éponyme de Monkey Punch, le film est soumis à un cahier des charges de produit dérivé. Contraint de réutiliser les personnages, les schémas narratifs et la tonalité de l’œuvre d’origine, Cagliostro contient toutefois déjà les germes de ce qui définira le style Miyazaki. On y retrouve ainsi une héroïne immaculée et volontaire, un château à l’architecture alambiquée rempli de mystères (inspiré du travail de Paul Grimault) ou encore une certaine obsession pour les machines volantes. Au-delà de ces propriétés matricielles, le long-métrage s’apprécie avant tout comme un concentré d’aventures rondement mené, regorgeant de personnages hauts en couleur et utilisant avec astuce son impressionnant décor.

10. Nausicaa de la Vallée du Vent (1984)

Premier long-métrage de création du cinéaste, Nausicaa contient déjà les germes du talent de son géniteur. Les thématiques du rapport de l’homme à la nature et à sa propre autodestruction sont exacerbées par le contexte post-apocalyptique de l’œuvre et sa dimension épique qui en font l’embryon parfait d’un Princesse Mononoke. Les limites du projet ne tiennent pas tant à sa technique (pour l’époque, l’animation est déjà d’excellente facture) qu’aux contraintes de son matériau de base. Adaptation du manga du même nom que Miyazaki écrit et dessine en parallèle, ce versant filmique ne restitue qu’une portion d’un univers bien plus vaste et en néglige certains éléments centraux – le personnage de la princesse Kushana n’est par exemple qu’esquissé ici. Nausicaa n’en demeure pas moins essentiel par son caractère fondateur et l’iconicité de son imagerie.

9. Ponyo sur la falaise (2008)

Après trois long-métrages de grande ampleur, Ponyo est le retour du réalisateur au penchant plus simple et enfantin de son cinéma. Le film s’inspire librement de La Petite Sirène d’Andersen pour livrer une fable sur l’enfance sur fond de confrontation entre les mondes terrestre et marin. Miyazaki transcende ici le concept de légèreté : malgré des enjeux de fin du monde cataclysmiques, chaque moment du métrage est habité d’un parfum de joie et d’insouciance tandis que la gravité incarnée par le personnage du “papa sirène” est régulièrement tournée en dérision. S’il n’est pas le plus poignant des travaux du cinéaste, Ponyo est en revanche l’un des plus aboutis techniquement. Entièrement dessiné à la main, il adopte un style d’animation inédit pour le cinéaste qui sacrifie la complexité des traits et des textures au profit d’une fluidité de chaque instant, visuellement foisonnante et en parfaite adéquation avec son thème aqueux.

8. Le Château ambulant (2004)

S’il devait originellement être réalisé par Mamoru Hosoda, Le Château Ambulant fut finalement repris en main par un Miyazaki renonçant une énième fois à ses promesses de retraite. Révulsé par le conflit en Irak qui faisait alors rage, le cinéaste déverse dans le film tout son mépris pour la guerre et le parsème de visions apocalyptiques. Son neuvième long-métrage est traversé par ses obsessions manifestées sous leurs formes les plus extrêmes : la beauté et la laideur, l’apaisement et la violence sont mis en opposition dans un torrent de créativité animée soutenu par l’une des plus belles partitions de Joe Hisaishi. Le réalisateur ne cherche pas à ménager son spectateur, en témoigne une narration tortueuse qui condense avec difficulté le roman de Diana Wynne Jones. Qu’importe finalement : Miyazaki a toujours privilégié la sidération esthétique, l’implication émotionnelle et la cohérence thématique au storytelling pur et dur – Le Château Ambulant en est le témoignage le plus flamboyant.

7. Mon Voisin Totoro (1988)

Après un début de carrière porté sur le genre de l’aventure et les univers grandioses, Miyazaki aspirait visiblement à raconter des histoires plus simples, aux enjeux triviaux et plus que jamais tournées vers le public enfantin. C’est ainsi que naquit le personnage iconique de Totoro, grosse peluche animée ayant marqué les esprits grâce à son design et ses nombreux tics d’animation. Bien que chacune de ses apparitions soit mémorable, le vénérable gardien sylvestre est pourtant peu présent dans l’œuvre qui porte son nom. Mon Voisin Totoro est avant tout un récit d’enfance qui avance au rythme des découvertes, des joies mais aussi des peines de deux fillettes : Mei et Satsuki. Le film est une vraie tranche de vie dont la qualité réside dans sa modestie et le regard attendri que le cinéaste porte sur son sujet. Le versant écologique de Miyazaki, lui aussi plus apaisé que précédemment, s’exprime ici avant tout par l’apologie qu’il fait de la vie à la campagne et du contact sacré avec la nature, inévitablement associé au développement de l’enfance.

6. Le Vent se lève (2013)

Bien que Miyazaki soit depuis lors (une nouvelle fois) sorti de sa retraite, Le Vent se lève restera sans doute dans les mémoires comme son long-métrage testamentaire. Premier récit historique et non-fantastique du cinéaste, il s’agit également de sa création la plus autobiographique. Difficile en effet de ne pas imaginer qui se cache derrière les traits de Jiro Horikoshi, cet homme rêvant d’avions et ayant sacrifié sa vie à son art. Le film est avant tout une ode à l’expression libre de l’esprit au-delà de toute considération politique ou sociétale. Résolument tourné vers le passé et paré d’une amertume rarement vue chez le cinéaste, Le Vent se lève évite pourtant les écueils d’un biopic trop ancré dans son contexte. L’animation se pare ainsi de touches fantaisistes qui agissent comme autant de surprenants contrepoints au regard du contexte purement réaliste, tandis que l’histoire d’amour, la plus triste et l’une des plus belles du réalisateur, assure à l’œuvre une portée émotionnelle universelle.

5. Le Château dans le ciel (1986)

Le Château dans le ciel est la première réalisation de Miyazaki au sein du Studio Ghibli (cofondé avec son mentor Isao Takahata). Conjuguant deux de ses schémas narratifs favoris – le récit initiatique enfantin et la fable écologiste sur le destin du genre humain – le film est également la première création « idéale » du maître, à laquelle chacune de ses œuvres ultérieures serait comparée. Tout le sens de la poésie miyazakienne s’exprime déjà à travers la seule vue d’un château à la dérive dans les cieux, vestige d’une humanité belliqueuse au sein duquel la nature a peu à peu repris ses droits. Pazu et Sheeta correspondent quant à eux déjà à l’idéal de l’enfance que Miyazaki tisse tout au long de sa carrière : pure dans son détachement total des péchés du monde adulte et pourtant destinée à porter l’avenir de la Terre sur ses épaules. Le Château dans le ciel est également la consécration de Joe Hisaishi : dès leur deuxième collaboration, le compositeur établissait déjà que personne ne pourrait mieux que lui donner vie aux images de son binôme.

4. Porco Rosso (1992)

En apparence récit d’aventure innocent voyant un cochon aviateur affronter des pirates déjantés, Porco Rosso est pourtant, de l’aveu de son créateur, son premier “film pour adultes”. Le personnage titre n’est ainsi pas un jeune homme plein d’entrain mais un vieux pilote aigri, vénal et désabusé (auquel on imagine aisément le cinéaste s’identifier) tandis que l’adolescente enthousiaste qui aurait occupé le premier rôle dans une autre œuvre du maître est ici le catalyseur qui permettra au héros de retrouver foi en l’avenir. Derrière son rythme tranquille et son ambiance ensoleillée, Porco Rosso se teint d’une mélancolie discrète et pourtant omniprésente, qui rejaillit lors de quelques instants de grâce tels les scènes associant Marco et sa vieille amie Gina ou bien un flashback onirique absolument sidérant. Résolument politique et charge assumée contre le fascisme, Porco Rosso est aussi une déclaration d’amour absolue au monde de l’aviation : les séquences de vol chères à Miyazaki auront rarement été animées avec autant de grâce.

3. Kiki la petite sorcière (1989)

Souvent oublié au sein de l’imposante filmographie du monsieur, Kiki la petite sorcière est pourtant l’une de ses plus épatantes réussites. En narrant l’histoire d’une jeune sorcière contrainte de quitter le domicile familial pour s’installer seule dans une ville côtière, Miyazaki présente le récit initiatique dans ce qu’il a de plus essentiel. Contrainte de grandir par la force des choses, la jeune Kiki traverse tous les tumultes du difficile passage de l’enfance à l’âge adulte, ses pouvoirs magiques défaillants se manifestant comme une extériorisation de ses troubles intérieurs. Par son parcours difficile et la précision par laquelle le cinéaste dépeint sa vie journalière, la jeune fille est peut-être l’incarnation la plus riche et attachante de l’archétype de l’héroïne miyazakienne. Loin des enjeux surhumains et cataclysmiques qui caractérisent certaines de ses créations, Kiki la petite sorcière est au contraire une ode à l’épure narrative et une sublimation de la douceur du quotidien, bercée par l’atmosphère paisible d’une Europe idéalisée.

2. Le Voyage de Chihiro (2001)

Difficile de pleinement rendre justice à l’œuvre la plus emblématique, connue et célébrée de Hayao Miyazaki, celle qui fit exploser sa reconnaissance internationale. On peut sans doute expliquer ce succès par le précieux équilibre entre dépaysement et familiarité qu’entretient le métrage. D’un côté, Chihiro est le film le plus japonais du maître, reposant sur une imagerie très spécifique qui renvoie à la religion shinto, gavé de symboles et de références aussi signifiantes pour le public nippon que délicieusement étranges pour le spectateur occidental. De l’autre, il se calque sur une forme narrative bien connue : celle d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll qui illustre le périple d’une jeune héroïne expérimentant la collision entre deux mondes. C’est sans doute en gardant le focus sur la maladroite mais volontaire Chihiro, et son laborieux parcours dans la dimension des esprits, que Miyazaki donne un véritable ancrage à sa profusion d’images et ses visions d’onirisme pur. Sidérant, bouleversant, magnifiquement servi par le plus beau travail de Joe Hisaishi, Le Voyage de Chihiro est et demeurera l’un des plus grands chefs-d’œuvre du cinéma d’animation.

1. Princesse Mononoke (1997)

Le choix de la première place allait forcément se jouer entre les deux plus grands accomplissements du génie de l’animation. Si Le Voyage de Chihiro est l’incarnation idéale du versant plus onirique et initiatique du cinéaste, Princesse Mononoke est son témoignage définitif sur la confrontation entre l’humain et la nature. Le film prend la forme d’une grande fresque de fantasy orientale aux proportions mythologiques. Jamais le maître n’aura donné tant de grandeur à ses enjeux ni ne les aura représentés de manière si furieuse et déchaînée. Il s’agit probablement de l’œuvre la plus sombre et violente du maître, présentant des images de dévastation rarement vues au sein de sa filmographie. San, la princesse du titre ravagée par la colère et la tristesse, semble quant à elle construite en totale opposition au modèle de l’héroïne innocente omniprésent dans la carrière de l’auteur. Au-delà de sa noirceur, Princesse Mononoke est pourtant, comme toujours chez Miyazaki, porté par un optimisme infaillible. Le film conserve une foi en la capacité de l’homme à se reconnecter au caractère sacré de l’élément naturel, incarnée tant par le héros Ashitaka que par la « méchante » Eboshi, par laquelle le cinéaste confirme son éternel refus de céder à un quelconque manichéisme. Par son souffle épique, sa complexité émotionnelle et sa portée poétique, Princesse Mononoke est la preuve la plus implacable que le cinéma d’animation n’a absolument rien à envier à son pendant en prises de vues réelles pour ce qui est de représenter les grandes questions qui taraudent l’humanité.

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