Mission Impossible : Fallout – Retour sur un blockbuster référence

Mission Impossible reste incontestablement un cas d’école de redressement d’une saga en péril. Initiée par le classique de Brian De Palma (1996), la saga avait connu quelques errances au rythme des épisodes suivants. Le second opus réalisé par John Woo (2000) cédait aux sirènes du film d’action débridé et kitschissime tandis que J.J. Abrams tenta timidement d’inscrire la série dans une veine plus contemporaine avec un troisième volet anecdotique. Il fallut attendre Brad Bird en 2011 et l’excellent Protocole Fantôme pour voir Mission Impossible retrouver ses lettres de noblesse. Ce modèle de blockbuster contemporain recyclait à son avantage les meilleurs éléments de la saga, entre l’action spectaculaire et l’héritage du film d’espionnage.

Le retour en grâce de la saga s’était ensuite confirmé avec Rogue Nation en 2015. Bird y cédait sa place à Christopher McQuarrie, fort d’une précédente collaboration avec Tom Cruise (Jack Reacher) et d’un solide CV de scénariste (Usual Suspects, rien que ça). McQuarrie s’imposait alors comme un digne héritier de Bird et se plaçait dans le sillon de son prédécesseur tout en distillant ses propres influences et ses affinités avec le genre du thriller. Le succès fut de nouveau au rendez-vous et Mission Impossible rejoignit définitivement la catégorie des licences à valeur sûre, dont on sait qu’elles peuvent difficilement décevoir tant leur recette semble rodée. 

La confiance était donc totale à l’annonce du sixième opus, sous-titré Fallout et de nouveau réalisé par McQuarrie, une première pour une saga qui a toujours veillé à maintenir une tournante au niveau du poste de metteur en scène. Ce choix souligne non seulement la qualité du travail fourni par le cinéaste sur son précédent essai mais aussi la volonté des têtes pensantes derrière les aventures d’Ethan Hunt (les studios Paramount et bien entendu Tom Cruise lui-même, producteur depuis le premier MI et dont l’input créatif n’est pas à négliger) d’appliquer à la lettre une formule qui a déjà fait ses preuves. Fallout reprend donc l’ADN de ses deux prédécesseurs et s’inscrit dans la continuité narrative directe de Rogue Nation en faisant suite à la capture de Solomon Kane (Sean Harris), grand méchant du cinquième volet. 

Ce sont désormais, comme le laisse indiquer le sous-titre du film, les répercussions des actions d’Ethan Hunt qui sont au centre de l’intrigue. Les premières scènes établissent l’illustre espion comme un personnage rongé par la culpabilité, incarnée par son ex-femme Julia (Michelle Monaghan), mais aussi une incapacité à sacrifier la moindre vie innocente, même au nom du plus grand bien. Ces thématiques, développées en filigrane dans les précédentes incarnations de la saga, sont désormais placées au premier plan et donnent à Fallout des airs de conclusion d’un arc narratif entamé avec MI3, qui mettait pour la première fois en jeu la tension entre la vie de famille de Hunt et son envahissante profession. Là où l’opus de Brad Bird remettait au premier plan l’humour et la dérision, ce sixième long-métrage voit son ton s’assombrir, se rapprochant à ce titre du volet d’Abrams et s’affirmant dans sa volonté de présenter son protagoniste comme un héros torturé et habité par les remords. 

La dramatisation des enjeux gravitant autour d’Ethan Hunt constitue la nouveauté la plus réjouissante de ce sixième opus, en particulier lors des deux premiers tiers du film et d’un long segment parisien échafaudé comme un enchainement de moments de bravoure. L’espion, assumant le rôle d’agent double, s’y voit contraint de commettre des actions allant à l’encontre de son sacro-saint code éthique. Le dilemme violent qui ronge Hunt s’incarne à travers deux scènes-clé : un assaut à main armée, dénué de tout habillage sonore autre que musical, et une confrontation avec une jeune policière française. Deux séquences qui confirment la volonté de Fallout de naviguer en des eaux plus troubles, ainsi que l’indéniable talent d’un Tom Cruise vieillissant mais plus que jamais placé dans un état de fusion avec son personnage fétiche. 

C’est également dans cette optique d’approfondissement de la figure de Hunt qu’intervient August Walker, incarné par Henry Cavill et pensé comme une sorte de négatif du personnage : un agent tout aussi doué mais peu scrupuleux à l’idée de sacrifier des vies humaines. La collaboration forcée des deux espions crée une stimulante dynamique autour du personnage de Cruise et l’alchimie entre les deux acteurs fonctionne tout autant que l’opposition radicale de leurs points de vue. Le reste de l’équipe habituelle d’Ethan Hunt répond présent : Benji (Simon Pegg), Luther (Ving Rhames), Alan Hunley (Alec Baldwin) sont autant de visages familiers qui participent désormais pleinement de l’ADN de la saga. L’agente britannique Ilsa Faust, incarnée par Rebecca Ferguson, fait également son retour après une introduction remarquée dans Rogue Nation. Malgré le rôle prédominant de Tom Cruise et son statut de figure monolithique intouchable au sein de la saga, la présence de ce casting de plus en plus attachant au fil des épisodes rappelle que la notion d’équipe a toujours été inscrite dans l’ADN de Mission Impossible et qu’Ethan Hunt et ses prouesses de demi-dieu ne seraient finalement rien sans ceux qui l’entourent. 

Si la tentative de dramatisation de son propos et d’approfondissement de son héros fonctionne un temps, Fallout est malheureusement rattrapé par son appartenance à une saga aux mécaniques désormais bien huilées. Une série de twists amènent ainsi l’intrigue vers une conclusion plus conventionnelle, au sein de laquelle l’équipe de Hunt se retrouve livrée à elle-même et obligée de déjouer un dispositif de fin du monde en un temps millimétré. Les propositions de traitement du personnage et la tonalité plus sombre n’apparaissent alors que comme de nouveaux moyens de ramener la saga dans sa zone de confort. Finalement, les aventures d’Ethan Hunt ne sont qu’une éternelle lutte entre héros et vilains, œuvrant soit pour la protection soit pour la destruction de l’humanité mais sans que leurs actions n’aient de répercussions ancrées dans le réel. Ce manque de vraie prise de risque empêche sans doute Fallout d’oser espérer surpasser ses deux prédécesseurs, de prétendre être « plus » qu’un Mission Impossible standard. 

Il serait cependant malavisé de cracher dans la soupe plus que de raison. À l’image de ses deux prédécesseurs, ce sixième film s’impose comme une référence du film d’action grand public, une sorte d’antidote à la vague des navets abrutissants au montage illisible (dont les Taken sont des cas d’école). Fallout est sans doute l’opus de la saga le plus riche en scènes d’action et chacun de ses segments à grand spectacle est découpé avec une précision exemplaire. Une double course-poursuite dans les rues parisiennes, une séance de parkour sur les toits de Londres, un affrontement au corps-à-corps brutal dans les toilettes d’un club, jusqu’à un imposant climax dans les montagnes indiennes… Le spectateur n’a guère le temps de souffler face à un tel déluge d’adrénaline, intégré à une intrigue au rythme serré qui met de côté le versant espionnage de la saga pour mieux se concentrer sur ses tendances plus musclées. Comme à son habitude, McQuarrie privilégie une mise en scène lisible et dynamique, occasionnellement nerveuse et à l’impact parfois renforcé par l’absence de musique. 

Si l’extrême générosité du film a de quoi ravir, on peut toutefois regretter qu’aucune de ses séquences d’action n’ait le même impact que le segment à Dubai de Protocole Fantôme ou l’anthologique scène de l’opéra de Rogue Nation. En terme de contexte ou de mise en scène, rares sont les moments qui surprennent vraiment, que ce soit par rapport au reste des canons de la saga ou bien à l’abécédaire plus général du film d’action. Même le fameux affrontement en hélicoptère mis en avant par la promotion, quoique jouissif, n’est pas aussi mémorable que ce que l’on aurait pu espérer. Reste une séquence de voltige aérienne filmée en plan-séquence, brève mais ébouriffante. 

À sa sortie, plusieurs critiques ont qualifié Mission Impossible : Fallout de « meilleur film d’action depuis Mad Max : Fury Road ». Si une telle affirmation n’est peut-être pas fondamentalement fausse, il convient tout de même de la nuancer. Malgré ses bonnes idées et son excellente maîtrise, il manque au film un élément de radicalité ou d’innovation dans ses partis pris pour pouvoir prétendre atteindre le panthéon des joyaux du blockbuster au sein duquel le film de George Miller a gagné sa place. Plutôt qu’un vrai pas en avant pour la saga, Fallout se présente davantage comme une conclusion, à la fois thématique et formelle, à tout ce qui avait été entrepris par J.J. Abrams, Brad Bird et Christopher McQuarrie lui-même. Nul ne sait exactement de quoi sera fait l’avenir proche de la saga alors que le septième volet de nouveau réalisé par McQuarrie est en tournage en ce moment-même. On peut toutefois féliciter le metteur en scène : ce Mission Impossible sixième du nom reste un beau morceau de cinéma de divertissement, auquel on serait presque embarrassé de faire le moindre reproche tant sa générosité a de quoi enthousiasmer. 

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