The Mandalorian – saison 2 : et pour quelques dollars de plus

Alors que son avenir au cinéma semble incertain, la saga Star Wars semble définitivement avoir trouvé une seconde jeunesse grâce à la télévision. L’année passée, The Mandalorian inaugurait le lancement de la plateforme Disney + et remportait un franc succès. La création de Jon Favreau semblait à même de combler un public insatisfait par les tentatives successives de J.J. Abrams et Rian Johnson. Toutefois, au-delà de son argument des plus réjouissants, la série souffrait d’un format épisodique qui la confinait à des ambitions tant narratives que formelles bien trop réduites. Bénéficiant d’un solide soutien financier et de la bénédiction d’une fanbase pourtant connue pour son exigence déraisonnable, la saison 2 allait-elle se montrer à même de transcender les attentes et d’asseoir sa place au sein de cette vaste mythologie ?

Attention : si nous nous garderons de dévoiler des moments-clés de l’intrigue de cette saison, certains éléments comme les noms des personnages y apparaissant seront malgré tout révélés.

Située près de cinq ans après Le Retour du Jedi et la défaite de l’Empire, The Mandalorian raconte l’histoire d’un chasseur de primes dont le destin change lorsqu’il rencontre un curieux bébé alien issu de la race du célébrissime Yoda, et donc immédiatement renommé par le fandom “Baby Yoda”. Le guerrier masqué, autrefois uniquement préoccupé par sa propre subsistance et l’honneur de son clan, va dès lors être amené à découvrir les vertus de l’altruisme et de l’empathie au travers de sa relation avec cet être mystérieux. Derrière ce point de départ on ne peut plus attendu, The Mandalorian entreprend de revisiter les trois grandes influences de la saga Star Wars telle qu’originellement imaginée par George Lucas : le serial, le western et le chambara. 

Pour rappel, le serial est une forme de cinéma ancêtre de la série télévisée qui voyait les aventures de héros déclinées en différentes itérations – parmi lesquelles on compte Flash Gordon (1936) ou encore la première incarnation à l’écran de Captain America (1944). C’est son imagerie pulp et décomplexée, bien éloignée des univers de science-fiction plus cérébraux, qui inspira Lucas lors de la conception de sa saga d’aventures galactiques. The Mandalorian emprunte à cette forme filmique sa vertu de pur divertissement, loin de la poursuite d’une quelconque “noblesse” artistique, ainsi que son format puisque chaque épisode relate une aventure auto-contenue plutôt que de participer à une élaboration dramatique plus dense. 

Au western et au chambara (film de sabre japonais), The Mandalorian emprunte bon nombre de traits communs, à commencer par l’idée d’un personnage à la moralité ambiguë et ne servant aucune cause, traversant des contrées isolées et s’arrêtant de village en village pour choisir de se mêler ou non aux tribulations des populations locales. Le “Mando” n’est jamais qu’une version modernisée de la figure du rônin, le samouraï sans maître rendu populaire à l’écran par des figures aussi illustres que Yojimbo (1961, Akira Kurosawa) ou encore le sabreur aveugle Zatoichi (26 films de 1962 à 1989). Le guerrier impitoyable traversant des contrées hostiles accompagné d’un enfant dans un berceau est d’ailleurs une réinterprétation directe de la saga Baby Cart (6 films sortis entre 1972 et 1974, elle-même adaptée du manga Lone Wolf and Cub). Ce personnage-type du rônin solitaire a lui-même été recyclé par le courant du western italien, qui en reprenait les principes narratifs pour les transposer au contexte de l’ouest sauvage. Dans les films de Sergio Leone (Le Bon, la Brute et le Truand) ou encore Sergio Corbucci (Django), le samouraï devenait un pistolero à la vitesse et la précision infaillibles. 

Au-delà de ce flux référentiel assumé, le succès de la série vient surtout de la manière dont elle se réapproprie l’imagerie de l’univers de Lucas. En racontant l’histoire d’un chasseur de primes a priori sans foi ni loi, The Mandalorian s’éloigne des carcans narratifs de la saga à base de grandes tragédies familiales épiques et d’affrontements définitifs entre le bien et le mal. La respiration est d’autant plus nécessaire qu’elle permet d’alléger l’échec de la postlogie, entreprise de recyclage bâtarde et informe dont les réussites individuelles (Critique Collatérale ne cessera de défendre avec passion Les Derniers Jedi) n’ont pu pallier à son sentiment de gâchis globalisé. Après la conclusion idéale qu’incarnait la dernière saison de la série animée The Clone Warsdéjà chroniquée par nos soins – il était temps pour Star Wars de laisser de côté les Skywalker et la rébellion contre l’Empire, et la création de Jon Favreau incarne désormais la transition idéale vers un lent renouveau. 

Loin toutefois d’emmener l’univers en terre inconnue, la série doit également son succès à la malice avec laquelle elle utilise et se réapproprie une iconographie passée à la postérité. C’est notamment là que réside le succès marketing derrière l’invention de “Baby Yoda” : visuellement immédiatement associé avec l’un des personnages les plus connus de la saga, il joue pourtant un rôle sensiblement distinct de son homologue Maître Jedi. De la même manière, la fameuse armure mandalorienne arborée par le héros évoque celle portée autrefois par Boba Fett et son père Django. Mais de simple accessoire cosmétique dans les films originaux, elle devient un élément central de la culture et des motivations du héros. Les inévitables références à l’imposant patrimoine de la saga ne sont donc pas intégrées au projet en leur simple vertu de clin d’œil mais bien pour mieux aider un public familiarisé à s’acclimater à de nouveaux personnages, situations et thématiques. 

C’est l’application de ce programme qui permit sans aucun doute à la première saison de The Mandalorian d’acquérir le succès qui est le sien aujourd’hui. Toutefois, la réception presque unanimement positive de cette déclinaison de la saga intergalactique pourrait en vendre le portrait d’une œuvre sans défauts, infaillible. Ce qui n’est pas forcément le cas puisque la création de Favreau souffrait tout de même de quelques écueils l’empêchant de toiser les sommets de la série-blockbuster moderne. Le côté épisodique, s’il permettait de varier les plaisirs et d’offrir son lot de divertissement à chaque mouture hebdomadaire, s’envisageait au prix d’un manque d’enjeux plus englobants. Les aventures de Mando et Baby Yoda empruntaient un schéma très répétitif où chaque épisode correspondait à une quête secondaire sans incidence sur la suite, en attendant les épisodes finaux pour faire jaillir une tension dramatique plus essentielle. Cette tendance ne serait pas problématique si cet apparent manque d’ambition ne se traduisait pas également dans la mise en forme : que ce soit dans ses choix de mise en scène, de production design ou de narration, la série confond à plusieurs reprises minimalisme avec facilité et délivre de ce fait un produit parfait dans sa vocation de divertissement mais aussi parfaitement oubliable. Rien de dramatique mais la question restait de savoir si Favreau allait profiter de la renommée de sa création pour en consolider les acquis tout en en démultipliant la portée. 

Le premier épisode de la saison 2 tend à rassurer en ce sens. D’une longueur anormale pour la série – presque une heure contre les 30 à 40 minutes habituelles – il consiste en une énième mais plutôt bien exécutée relecture du genre du western, au sein de laquelle Mando et son acolyte débarquent au milieu d’un village de Tatooine (planète qu’on ne présente plus) défendu par un shérif charismatique. Le choix de Timothy Olyphant, déjà habitué à des rôles similaires dans Deadwood ou Justified, semblait évident pour témoigner d’une approche plus assumée du genre approché. Loin toutefois de se limiter à un simple pastiche, l’épisode se conclut par une impressionnante scène où les personnages affrontaient un Dragon de Krayt, sorte de serpent des sables titanesque. En plus de convoquer d’autres références (le film de kaiju japonais et bien évidemment la saga Dune de Frank Herbert), ce climax démontre une maîtrise désormais absolue du versant spectaculaire de la série, désormais à même de toiser ses équivalents filmiques. 

Cette double tendance se confirme tout au long de la saison. Chaque épisode se repose sur un flux référentiel diversifié d’autant plus rafraîchissant qu’il intervient au sein d’une saga ayant récemment tendance à trop se complaire dans l’auto-référence. Ces choix sont de plus entièrement assumés par la mise en forme de la série. On compte par exemple un épisode réalisé par Peyton Reed (Ant-Man) construit comme un énorme clin-d’oeil à Alien, qui peut compter sur un précieux équilibre entre mise en scène léchée et utilisation d’un décor glacé claustrophobique pour générer un sentiment anxiogène rarement vu au sein de l’univers. Plus loin dans la saison, un épisode réalisé par Dave Filoni (créateur de The Clone Wars, Star Wars: Rebels et également co-producteur de The Mandalorian) emprunte au chambara et à des films comme Yojimbo leur schéma narratif voyant des hors-la-loi s’affronter dans un village embrumé, tout en basant sa réalisation sur de longs silences et une montée en tension permanente précédant une explosion d’action. Les créateurs de la série n’hésitent d’ailleurs pas à mélanger les ingrédients de manière surprenante. Ainsi, l’avant-dernier épisode démarre par une course-poursuite en camion conjuguant Le Salaire de la Peur avec Mad Max: Fury Road pour s’achever sur un duel dialogué à la tension palpable, évoquant quant à lui l’Inglourious Basterds de Tarantino.

Face à cette générosité, les phases d’action plus traditionnelles de la saga (fusillades dans des couloirs, dogfights spatiaux…) ne surprennent guère mais peuvent compter sur une qualité de présentation et des effets spéciaux à la pointe du médium. La musique de Ludwig Goransson s’est quant à elle doucement mais sûrement imposée comme la force tranquille de la série. Outre un thème principal terriblement entraînant, Goransson joue sur des sonorités peu entendues au sein du canon Star Wars, telles les nappes de synthétiseur planantes associées à Baby Yoda ou encore les relents de dubstep qui accompagnent les mouvements des fameux Dark Troopers. Modernisant certains des gimmicks initiés par John Williams sans en trahir la nature, la partition du compositeur islandais est sans aucun doute la meilleure contribution musicale à la saga depuis son rachat par Disney. 

Quant à la timide dramaturgie déployée jusqu’alors par la série, elle semble elle aussi davantage supportée par Favreau et son équipe. Le Mandalorien est mu dès le début de la saison par un objectif clair : partir à la recherche des Jedi afin de percer l’origine de son petit protégé vert. Ce but concret agit en premier lieu comme un fil rouge sous-marin, énième prétexte à ce que le héros visite une planète par épisode et accomplisse une mission pour grappiller de maigres indices quant à la suite de sa quête. Mais une fois arrivée à mi-parcours, la série entreprend de resserrer ses enjeux et de les placer au premier plan en construisant une montée en intensité qu’on ne lui connaissait pas jusqu’alors. Si cliffhangers, révélations et retournements sont au programme, c’est avant tout la relation entre Mando et Baby Yoda qui fait office de ciment narratif et donne à l’œuvre la portée émotionnelle qu’elle semble enfin à même de toiser. Dépassant à plusieurs reprises la simple dynamique de héros/sidekick, le lien qui unit les deux personnages donne lieu à de puissants dilemmes moraux et apporte une nuance bienvenue aux sacro-saints principes qui régissent l’existence du Mandalorien – le rapport presque maladif du personnage à son armure rituelle est notamment mis à mal à plusieurs reprises. Il convient également de louer les prises de risque adoptées par la série, qui refuse le statu quo pour s’offrir des perspectives entièrement neuves en vue d’une saison 3 déjà confirmée. 

Cette densification dramatique opportune s’accompagne en revanche d’un ancrage plus ferme dans la mythologie Star Wars qui, lui, a de quoi questionner. Les références au reste de l’univers restaient relativement discrètes dans la première saison et limitées à une imagerie somme toute aisément justifiable (l’Empire et ses nombreux symboles). Mais le succès de la série en a réorienté les priorités : face à l’échec de la postlogie au cinéma, The Mandalorian doit devenir le nouveau fer de lance d’un véritable univers étendu imaginé par Disney comme un pendant au Marvel Cinematic Universe. Cette volonté s’incarne d’abord par une tendance à faire intervenir au sein de la série divers personnages issus de l’illustre canon de la saga. Les fans les plus assidus reconnaîtront par exemple deux héroïnes toutes droit venues de The Clone Wars : la mandalorienne Bo-Katan mais aussi et surtout Ahsoka Tano, personnage principal de la série animée ici incarnée en chair et en os par Rosario Dawson. Plus loin dans la saison, les scénaristes font carrément revenir Boba Fett d’entre les morts, incarné par Temuera Morrison qui prêtait déjà ses traits à son père Django dans L’attaque des clones. Enfin la saison se clôture par un ultime caméo d’un personnage essentiel de la saga dont il est préférable de taire la nature. 

S’il serait naïf d’ignorer la dimension de pur fan service mercantile motivée par ces apparitions, les scénaristes de la série ont tout fait pour les intégrer au mieux à sa trame. Les parcours de ces différentes figures s’inscrivent ainsi dans la droite lignée de leurs arcs respectifs entamés dans des œuvres antérieures, tandis qu’un effort est fait pour leur donner un rôle substantiel dans l’intrigue au présent. Aucun de ces clins d’œil n’atteint ainsi la gratuité des pires moments d’un Rogue One, où les surgissements de personnages connus étaient assénées comme autant de coups de coude insistants à un spectateur en état de quasi-saturation. Il n’empêche que cet aspect auto-référencé tend à mettre en péril la particularité qu’avait jusqu’à présent The Mandalorian d’être une création pour ainsi dire repliée sur elle-même, puisant ses inspirations au-delà de son seul univers comme l’avait fait le premier Star Wars de George Lucas en 1977. 

Ce n’est sans doute pas un hasard si Disney a profité de la diffusion de la seconde saison pour annoncer près d’une dizaine de projets de séries et films destinés à alimenter sa plate-forme Disney+, parmi lesquels on compte Ahsoka et Rangers of the New Republic, deux séries co-créées par Jon Favreau et Dave Filoni et directement dérivées des aventures de Mando. Sans compter un The Book of Boba Fett annoncé en grandes trombes par la scène post-générique du dernier épisode. Il semble évident que The Mandalorian a toujours été pensé comme un test pour évaluer si l’avenir de la saga était viable au format sériel, constituant désormais le vecteur central d’une stratégie plus large de Disney afin de capitaliser sur son acquisition la plus juteuse. 

Par bien des aspects, The Mandalorian saison 2 concrétise bon nombre des promesses de sa précédente fournée. À la fois plus maîtrisée dans son registre de pur spectacle, plus ludique dans sa capacité à convoquer des genres et des inspirations extérieures au canon, et plus assurée dans sa dimension dramatique désormais élevée au-delà du simple fil rouge, la série s’est améliorée sur tous ses points et continue de se rapprocher, pas à pas, de l’image d’un blockbuster télévisuel idéal. Mais le repositionnement de l’œuvre au sein d’un vaste plan d’univers étendu pourrait lui faire perdre son innocence et, si Favreau et son équipe n’y sont pas attentifs, la voir tomber dans tous les travers qui gangrénaient les Solo et autres Rise of Skywalker. Pour rentrer dans les mémoires comme autre chose qu’un simple produit, The Mandalorian devra poursuivre sa création d’une mythologie propre et à tout prix éviter de se faire écraser par le poids d’un univers devenu bien trop gargantuesque pour son propre bien. 

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