The Mandalorian – saison 2 : et pour quelques dollars de plus

Alors que son avenir au cinéma semble incertain, la saga Star Wars semble définitivement avoir trouvé une seconde jeunesse grâce à la télévision. L’année passée, The Mandalorian inaugurait le lancement de la plateforme Disney + et remportait un franc succès. La création de Jon Favreau semblait à même de combler un public insatisfait par les tentatives successives de J.J. Abrams et Rian Johnson. Toutefois, au-delà de son argument des plus réjouissants, la série souffrait d’un format épisodique qui la confinait à des ambitions tant narratives que formelles bien trop réduites. Bénéficiant d’un solide soutien financier et de la bénédiction d’une fanbase pourtant connue pour son exigence déraisonnable, la saison 2 allait-elle se montrer à même de transcender les attentes et d’asseoir sa place au sein de cette vaste mythologie ?

Attention : si nous nous garderons de dévoiler des moments-clés de l’intrigue de cette saison, certains éléments comme les noms des personnages y apparaissant seront malgré tout révélés.

Située près de cinq ans après Le Retour du Jedi et la défaite de l’Empire, The Mandalorian raconte l’histoire d’un chasseur de primes dont le destin change lorsqu’il rencontre un curieux bébé alien issu de la race du célébrissime Yoda, et donc immédiatement renommé par le fandom “Baby Yoda”. Le guerrier masqué, autrefois uniquement préoccupé par sa propre subsistance et l’honneur de son clan, va dès lors être amené à découvrir les vertus de l’altruisme et de l’empathie au travers de sa relation avec cet être mystérieux. Derrière ce point de départ on ne peut plus attendu, The Mandalorian entreprend de revisiter les trois grandes influences de la saga Star Wars telle qu’originellement imaginée par George Lucas : le serial, le western et le chambara. 

Pour rappel, le serial est une forme de cinéma ancêtre de la série télévisée qui voyait les aventures de héros déclinées en différentes itérations – parmi lesquelles on compte Flash Gordon (1936) ou encore la première incarnation à l’écran de Captain America (1944). C’est son imagerie pulp et décomplexée, bien éloignée des univers de science-fiction plus cérébraux, qui inspira Lucas lors de la conception de sa saga d’aventures galactiques. The Mandalorian emprunte à cette forme filmique sa vertu de pur divertissement, loin de la poursuite d’une quelconque “noblesse” artistique, ainsi que son format puisque chaque épisode relate une aventure auto-contenue plutôt que de participer à une élaboration dramatique plus dense. 

Au western et au chambara (film de sabre japonais), The Mandalorian emprunte bon nombre de traits communs, à commencer par l’idée d’un personnage à la moralité ambiguë et ne servant aucune cause, traversant des contrées isolées et s’arrêtant de village en village pour choisir de se mêler ou non aux tribulations des populations locales. Le “Mando” n’est jamais qu’une version modernisée de la figure du rônin, le samouraï sans maître rendu populaire à l’écran par des figures aussi illustres que Yojimbo (1961, Akira Kurosawa) ou encore le sabreur aveugle Zatoichi (26 films de 1962 à 1989). Le guerrier impitoyable traversant des contrées hostiles accompagné d’un enfant dans un berceau est d’ailleurs une réinterprétation directe de la saga Baby Cart (6 films sortis entre 1972 et 1974, elle-même adaptée du manga Lone Wolf and Cub). Ce personnage-type du rônin solitaire a lui-même été recyclé par le courant du western italien, qui en reprenait les principes narratifs pour les transposer au contexte de l’ouest sauvage. Dans les films de Sergio Leone (Le Bon, la Brute et le Truand) ou encore Sergio Corbucci (Django), le samouraï devenait un pistolero à la vitesse et la précision infaillibles. 

Au-delà de ce flux référentiel assumé, le succès de la série vient surtout de la manière dont elle se réapproprie l’imagerie de l’univers de Lucas. En racontant l’histoire d’un chasseur de primes a priori sans foi ni loi, The Mandalorian s’éloigne des carcans narratifs de la saga à base de grandes tragédies familiales épiques et d’affrontements définitifs entre le bien et le mal. La respiration est d’autant plus nécessaire qu’elle permet d’alléger l’échec de la postlogie, entreprise de recyclage bâtarde et informe dont les réussites individuelles (Critique Collatérale ne cessera de défendre avec passion Les Derniers Jedi) n’ont pu pallier à son sentiment de gâchis globalisé. Après la conclusion idéale qu’incarnait la dernière saison de la série animée The Clone Warsdéjà chroniquée par nos soins – il était temps pour Star Wars de laisser de côté les Skywalker et la rébellion contre l’Empire, et la création de Jon Favreau incarne désormais la transition idéale vers un lent renouveau. 

Loin toutefois d’emmener l’univers en terre inconnue, la série doit également son succès à la malice avec laquelle elle utilise et se réapproprie une iconographie passée à la postérité. C’est notamment là que réside le succès marketing derrière l’invention de “Baby Yoda” : visuellement immédiatement associé avec l’un des personnages les plus connus de la saga, il joue pourtant un rôle sensiblement distinct de son homologue Maître Jedi. De la même manière, la fameuse armure mandalorienne arborée par le héros évoque celle portée autrefois par Boba Fett et son père Django. Mais de simple accessoire cosmétique dans les films originaux, elle devient un élément central de la culture et des motivations du héros. Les inévitables références à l’imposant patrimoine de la saga ne sont donc pas intégrées au projet en leur simple vertu de clin d’œil mais bien pour mieux aider un public familiarisé à s’acclimater à de nouveaux personnages, situations et thématiques. 

C’est l’application de ce programme qui permit sans aucun doute à la première saison de The Mandalorian d’acquérir le succès qui est le sien aujourd’hui. Toutefois, la réception presque unanimement positive de cette déclinaison de la saga intergalactique pourrait en vendre le portrait d’une œuvre sans défauts, infaillible. Ce qui n’est pas forcément le cas puisque la création de Favreau souffrait tout de même de quelques écueils l’empêchant de toiser les sommets de la série-blockbuster moderne. Le côté épisodique, s’il permettait de varier les plaisirs et d’offrir son lot de divertissement à chaque mouture hebdomadaire, s’envisageait au prix d’un manque d’enjeux plus englobants. Les aventures de Mando et Baby Yoda empruntaient un schéma très répétitif où chaque épisode correspondait à une quête secondaire sans incidence sur la suite, en attendant les épisodes finaux pour faire jaillir une tension dramatique plus essentielle. Cette tendance ne serait pas problématique si cet apparent manque d’ambition ne se traduisait pas également dans la mise en forme : que ce soit dans ses choix de mise en scène, de production design ou de narration, la série confond à plusieurs reprises minimalisme avec facilité et délivre de ce fait un produit parfait dans sa vocation de divertissement mais aussi parfaitement oubliable. Rien de dramatique mais la question restait de savoir si Favreau allait profiter de la renommée de sa création pour en consolider les acquis tout en en démultipliant la portée. 

Le premier épisode de la saison 2 tend à rassurer en ce sens. D’une longueur anormale pour la série – presque une heure contre les 30 à 40 minutes habituelles – il consiste en une énième mais plutôt bien exécutée relecture du genre du western, au sein de laquelle Mando et son acolyte débarquent au milieu d’un village de Tatooine (planète qu’on ne présente plus) défendu par un shérif charismatique. Le choix de Timothy Olyphant, déjà habitué à des rôles similaires dans Deadwood ou Justified, semblait évident pour témoigner d’une approche plus assumée du genre approché. Loin toutefois de se limiter à un simple pastiche, l’épisode se conclut par une impressionnante scène où les personnages affrontaient un Dragon de Krayt, sorte de serpent des sables titanesque. En plus de convoquer d’autres références (le film de kaiju japonais et bien évidemment la saga Dune de Frank Herbert), ce climax démontre une maîtrise désormais absolue du versant spectaculaire de la série, désormais à même de toiser ses équivalents filmiques. 

Cette double tendance se confirme tout au long de la saison. Chaque épisode se repose sur un flux référentiel diversifié d’autant plus rafraîchissant qu’il intervient au sein d’une saga ayant récemment tendance à trop se complaire dans l’auto-référence. Ces choix sont de plus entièrement assumés par la mise en forme de la série. On compte par exemple un épisode réalisé par Peyton Reed (Ant-Man) construit comme un énorme clin-d’oeil à Alien, qui peut compter sur un précieux équilibre entre mise en scène léchée et utilisation d’un décor glacé claustrophobique pour générer un sentiment anxiogène rarement vu au sein de l’univers. Plus loin dans la saison, un épisode réalisé par Dave Filoni (créateur de The Clone Wars, Star Wars: Rebels et également co-producteur de The Mandalorian) emprunte au chambara et à des films comme Yojimbo leur schéma narratif voyant des hors-la-loi s’affronter dans un village embrumé, tout en basant sa réalisation sur de longs silences et une montée en tension permanente précédant une explosion d’action. Les créateurs de la série n’hésitent d’ailleurs pas à mélanger les ingrédients de manière surprenante. Ainsi, l’avant-dernier épisode démarre par une course-poursuite en camion conjuguant Le Salaire de la Peur avec Mad Max: Fury Road pour s’achever sur un duel dialogué à la tension palpable, évoquant quant à lui l’Inglourious Basterds de Tarantino.

Face à cette générosité, les phases d’action plus traditionnelles de la saga (fusillades dans des couloirs, dogfights spatiaux…) ne surprennent guère mais peuvent compter sur une qualité de présentation et des effets spéciaux à la pointe du médium. La musique de Ludwig Goransson s’est quant à elle doucement mais sûrement imposée comme la force tranquille de la série. Outre un thème principal terriblement entraînant, Goransson joue sur des sonorités peu entendues au sein du canon Star Wars, telles les nappes de synthétiseur planantes associées à Baby Yoda ou encore les relents de dubstep qui accompagnent les mouvements des fameux Dark Troopers. Modernisant certains des gimmicks initiés par John Williams sans en trahir la nature, la partition du compositeur islandais est sans aucun doute la meilleure contribution musicale à la saga depuis son rachat par Disney. 

Quant à la timide dramaturgie déployée jusqu’alors par la série, elle semble elle aussi davantage supportée par Favreau et son équipe. Le Mandalorien est mu dès le début de la saison par un objectif clair : partir à la recherche des Jedi afin de percer l’origine de son petit protégé vert. Ce but concret agit en premier lieu comme un fil rouge sous-marin, énième prétexte à ce que le héros visite une planète par épisode et accomplisse une mission pour grappiller de maigres indices quant à la suite de sa quête. Mais une fois arrivée à mi-parcours, la série entreprend de resserrer ses enjeux et de les placer au premier plan en construisant une montée en intensité qu’on ne lui connaissait pas jusqu’alors. Si cliffhangers, révélations et retournements sont au programme, c’est avant tout la relation entre Mando et Baby Yoda qui fait office de ciment narratif et donne à l’œuvre la portée émotionnelle qu’elle semble enfin à même de toiser. Dépassant à plusieurs reprises la simple dynamique de héros/sidekick, le lien qui unit les deux personnages donne lieu à de puissants dilemmes moraux et apporte une nuance bienvenue aux sacro-saints principes qui régissent l’existence du Mandalorien – le rapport presque maladif du personnage à son armure rituelle est notamment mis à mal à plusieurs reprises. Il convient également de louer les prises de risque adoptées par la série, qui refuse le statu quo pour s’offrir des perspectives entièrement neuves en vue d’une saison 3 déjà confirmée. 

Cette densification dramatique opportune s’accompagne en revanche d’un ancrage plus ferme dans la mythologie Star Wars qui, lui, a de quoi questionner. Les références au reste de l’univers restaient relativement discrètes dans la première saison et limitées à une imagerie somme toute aisément justifiable (l’Empire et ses nombreux symboles). Mais le succès de la série en a réorienté les priorités : face à l’échec de la postlogie au cinéma, The Mandalorian doit devenir le nouveau fer de lance d’un véritable univers étendu imaginé par Disney comme un pendant au Marvel Cinematic Universe. Cette volonté s’incarne d’abord par une tendance à faire intervenir au sein de la série divers personnages issus de l’illustre canon de la saga. Les fans les plus assidus reconnaîtront par exemple deux héroïnes toutes droit venues de The Clone Wars : la mandalorienne Bo-Katan mais aussi et surtout Ahsoka Tano, personnage principal de la série animée ici incarnée en chair et en os par Rosario Dawson. Plus loin dans la saison, les scénaristes font carrément revenir Boba Fett d’entre les morts, incarné par Temuera Morrison qui prêtait déjà ses traits à son père Django dans L’attaque des clones. Enfin la saison se clôture par un ultime caméo d’un personnage essentiel de la saga dont il est préférable de taire la nature. 

S’il serait naïf d’ignorer la dimension de pur fan service mercantile motivée par ces apparitions, les scénaristes de la série ont tout fait pour les intégrer au mieux à sa trame. Les parcours de ces différentes figures s’inscrivent ainsi dans la droite lignée de leurs arcs respectifs entamés dans des œuvres antérieures, tandis qu’un effort est fait pour leur donner un rôle substantiel dans l’intrigue au présent. Aucun de ces clins d’œil n’atteint ainsi la gratuité des pires moments d’un Rogue One, où les surgissements de personnages connus étaient assénées comme autant de coups de coude insistants à un spectateur en état de quasi-saturation. Il n’empêche que cet aspect auto-référencé tend à mettre en péril la particularité qu’avait jusqu’à présent The Mandalorian d’être une création pour ainsi dire repliée sur elle-même, puisant ses inspirations au-delà de son seul univers comme l’avait fait le premier Star Wars de George Lucas en 1977. 

Ce n’est sans doute pas un hasard si Disney a profité de la diffusion de la seconde saison pour annoncer près d’une dizaine de projets de séries et films destinés à alimenter sa plate-forme Disney+, parmi lesquels on compte Ahsoka et Rangers of the New Republic, deux séries co-créées par Jon Favreau et Dave Filoni et directement dérivées des aventures de Mando. Sans compter un The Book of Boba Fett annoncé en grandes trombes par la scène post-générique du dernier épisode. Il semble évident que The Mandalorian a toujours été pensé comme un test pour évaluer si l’avenir de la saga était viable au format sériel, constituant désormais le vecteur central d’une stratégie plus large de Disney afin de capitaliser sur son acquisition la plus juteuse. 

Par bien des aspects, The Mandalorian saison 2 concrétise bon nombre des promesses de sa précédente fournée. À la fois plus maîtrisée dans son registre de pur spectacle, plus ludique dans sa capacité à convoquer des genres et des inspirations extérieures au canon, et plus assurée dans sa dimension dramatique désormais élevée au-delà du simple fil rouge, la série s’est améliorée sur tous ses points et continue de se rapprocher, pas à pas, de l’image d’un blockbuster télévisuel idéal. Mais le repositionnement de l’œuvre au sein d’un vaste plan d’univers étendu pourrait lui faire perdre son innocence et, si Favreau et son équipe n’y sont pas attentifs, la voir tomber dans tous les travers qui gangrénaient les Solo et autres Rise of Skywalker. Pour rentrer dans les mémoires comme autre chose qu’un simple produit, The Mandalorian devra poursuivre sa création d’une mythologie propre et à tout prix éviter de se faire écraser par le poids d’un univers devenu bien trop gargantuesque pour son propre bien. 

Star Wars : The Clone Wars – Rétrospective et saison 7

Depuis l’acquisition de la licence par le géant Disney, l’omniprésence de l’univers Star Wars dans le paysage médiatique tient de la saturation. Entre une nouvelle trilogie, deux spin-off au cinéma, et les séries télévisées dont The Mandalorian s’annonce comme le fer de lance, il s’avère pratiquement impossible d’échapper au raz-de-marée orchestré par la firme à la souris. Les amateurs de la saga se rappelleront presque avec nostalgie la décennie qui a précédé cette époque (trop) fertile. Dix ans ont séparé les sorties de La Revanche des Sith (2005) et du Réveil de la Force (2015), un laps de temps pendant lequel la saga a été absente du grand écran et placée en retrait de l’échiquier médiatique. Et si George Lucas a fait ses adieux à Star Wars avec son Episode III, l’héritage du créateur aura été perpétué durant cette période pré-Disney sous la forme de la série télévisée The Clone Wars. À l’occasion de la sortie de son ultime saison, retour sur la création de Dave Filoni et l’impact indéniable qu’elle aura laissé sur les fans de cette galaxie très lointaine. 

Originellement diffusée entre 2008 et 2014, Star Wars : The Clone Wars est une série d’animation dont l’ambition, comme son nom l’indique, est de narrer les péripéties de la Guerre des Clones. Ce conflit, déjà évoqué par Obi-Wan Kenobi dans le tout premier Star Wars de 1977, n’aura connu qu’une illustration partielle au cinéma puisqu’il commence à la fin de L’Episode II (L’Attaque des Clones, 2002) et s’achève avec La Revanche des Sith. Il y a donc une matière à exploiter, déjà partiellement couverte par des comics, des jeux vidéos ainsi qu’une première série animée réalisée par l’extravagant Genndy Tartakovsky. Avec cette nouvelle incarnation, George Lucas entend livrer à l’écran l’interprétation définitive de ce versant de son univers, un complément presque indissociable de ses propres films. 

Pour superviser le projet, Lucas engage Dave Filoni. Cet animateur et réalisateur est alors actif chez Nickelodeon où il a notamment réalisé une poignée d’épisodes d’Avatar : le dernier maître de l’air, l’épopée orientalo-fantastique de la chaîne pour enfants. À la fois rodé dans le domaine de l’animation tous publics et fan invétéré de Star Wars, Filoni est sans conteste le choix idéal pour mener à bien le projet. Conformément à la vision “tout-numérique” adoptée par Lucas sur sa prélogie, The Clone Wars est intégralement réalisée en images de synthèse, assurant dès lors une cohérence visuelle avec les films dont elle s’inspire. Filoni et son équipe optent toutefois pour un design des personnages stylé “comic books”, aux traits exagérés et aux visages angulaires, plutôt qu’une modélisation photoréaliste. Ce choix permet à la série de conserver une identité visuelle propre, tout en lui assurant un cachet plus intemporel qu’une imitation trop précise des traits d’acteurs en chair et en os. 

Narrativement, The Clone Wars se conçoit comme une anthologie. En lieu et place d’une intrigue continue, la série consiste en une série de petites intrigues réparties sur un ou plusieurs épisodes et adoptant à chaque fois un point de vue différent. Anakin et Obi-Wan, personnages principaux des épisodes I, II et III sont bien évidemment placés au centre d’une majorité des intrigues, mais de nombreuses autres personnalités ont droit à leurs propres histoires. Certains sont déjà connus des fans (Yoda, Padmé Amidala ou encore les méchants que sont le Comte Dooku et le Général Grievous), tandis que d’autres sont inventés pour l’occasion. C’est le cas d’Ahsoka Tano, la padawan d’Anakin, ou encore de Rex, capitaine de l’armée des Clones. Le projet était donc de relater la guerre d’un point de vue global, en prenant en compte l’ensemble des paramètres qui constituent généralement un conflit armé à grande échelle. 

La série est d’abord introduite au public par un long-métrage en 2008, le premier vrai retour de la saga sur grand écran avant la reprise en main par Disney. Malgré l’ambition affichée du projet, ce film qui n’est en réalité qu’un collage des quatre premiers épisodes de la série et peine à convaincre. Puéril dans son approche, rudimentaire dans sa technique et anecdotique dans sa narration, The Clone Wars au cinéma ressemble à un produit dérivé dans ce qu’il a plus mercantile. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’une énième capitalisation d’un imaginaire déjà exploité jusqu’à la moelle. Dans la foulée de ce faux-départ, la première saison de la série est diffusée et connaît elle aussi un accueil mitigé. Trop sage, trop inégale dans son approche (les douloureux épisodes consacrés au tristement célèbre Jar Jar Binks en témoignent), elle ne semble qu’effleurer les possibilités qui lui sont offertes. Pourtant, derrière cette approche bancale, George Lucas croit pleinement au potentiel de sa série et accorde un support financier indéfectible à l’équipe de Dave Filoni. C’est notamment ce soutien qui permit à The Clone Wars de devenir l’un des piliers les plus essentiels de la franchise, et ce dès sa seconde saison. 

Une fois la vitesse de croisière de la série atteinte, sa qualité essentielle a toujours résidé dans son rapport privilégié avec son matériau de base. Il est de notoriété publique que la prélogie Star Wars ne fait pas l’unanimité auprès des fans. Certains ont ainsi loué l’ambition affichée par George Lucas, qui a mué sa saga de space fantasy en une véritable tragédie grecque sur fond de drame politique. D’autres ont en revanche reproché aux films leur exécution passablement bancale : dialogues anti-naturels, direction d’acteurs figée, mise en scène statique et une approche globale peinant à donner un poids concret à des enjeux pourtant passionnants sur le papier. Face à ce relatif échec artistique, encore aujourd’hui considéré comme un cas d’école, Filoni n’a ni cherché à ignorer la vision de Lucas, ni à simplement s’y conformer. Le showrunner semble au contraire s’être fixé pour mission de compléter les films de Lucas, d’extraire le meilleur de leur potentiel et d’en corriger les défauts. 

On a par exemple pu reprocher à Lucas la nature profondément déshumanisée de son conflit armé puisque mettant en scène un affrontement entre deux armées machiniques : des droïdes et des clones rendus dociles dès leur conception et donc apparemment dépourvus d’une personnalité propre. Dès le premier épisode de la série, Filoni nuance fortement cette conception en introduisant l’idée que les Clones, malgré la nature artificielle de leur condition, sont dotés d’une pensée propre et capables d’éprouver des sentiments. Certains d’entre eux sont même explicitement nommés et occupent un rôle central tout au cours de la série, comme le capitaine Rex ou le soldat “Fives”. L’idée n’est pas seulement de varier une galerie de personnages déjà conséquente, mais de ramener une dimension humaine à une guerre trop déconnectée du réel dans la vision originelle de Lucas. 

Dans le même ordre d’idée, plusieurs épisodes abordent directement la question des conséquences de la guerre sur la population civile au travers de différentes problématiques essentielles (la question des réfugiés ou de la pénurie des ressources) qui rappellent l’inévitable coût humain d’un conflit à grande échelle. La série insiste à plusieurs reprises sur le fait qu’au-delà des affrontements épiques et des exploits des Jedi et de leurs ennemis, des vies innocentes sont en jeu et ce y compris du côté des Séparatistes. La faction ennemie, incarnée uniquement dans les Episode II  et III par ses armées de droïdes et ses dirigeants véreux, bénéficie également de ce processus d’humanisation lorsque la série met en scène ses civils, aux motivations apparemment aussi rationnelles que celles des fidèles de la République. À la vision de la guerre limitée à ses versants de spectacle et de machination politique que proposait Lucas, Filoni adjoint une portée sensible et empathique essentielle à l’implication émotionnelle du spectateur. 

The Clone Wars se distingue également par le traitement qu’elle propose de ses personnages principaux. Inutile de le rappeler : Anakin Skywalker est le héros tragique de la prélogie dont l’objet principal est la transformation du vertueux et impétueux héros de guerre en le sombre serviteur du mal qu’est Dark Vador. Là encore, Lucas avait révélé ses limites à travers le traitement particulièrement boiteux qu’il réservait à son protagoniste. Adolescent colérique et arrogant dans L’Attaque des Clones, Anakin avait ensuite connu une conversion vers le mal trop brutale et peu crédible lors de La Revanche des Sith. La série s’emploie à offrir une vision plus nuancée du personnage et met tout autant en avant ses qualités de leader, de guerrier et d’ami, que son basculement progressif vers le côté obscur de la force, à travers une série d’événements et d’indices disséminés au fil de la série. 

Dans cette optique de développement du personnage central de la saga, l’une des additions les plus essentielles effectuées par Dave Filoni est le personnage d’Ahsoka. L’apprentie alien d’Anakin introduite dans le film de 2008 semble d’abord greffée à la narration pour garantir la tonalité enfantine (pour ne pas dire puérile) introduite par Lucas à travers des personnages comme Jar Jar. Pourtant, au fur et à mesure que la série gagne en liberté et en maturité, son héroïne s’épaissit et finit par en devenir l’un des éléments-clés. Ahsoka agit comme un reflet d’Anakin. Comme son Maître, elle allie un courage et une dévotion indéfectible à ses proches à une audacieuse impétuosité, tout en cultivant une méfiance des dogmes de l’Ordre Jedi. La jeune chevalière, au travers de son évolution cohérente et progressive sur toute la série, en constitue par elle-même l’un des ciments essentiels à l’implication du spectateur. Mais Ahsoka agit également comme un catalyseur du parcours d’Anakin en en décuplant la portée tragique : la Padawan étant absente de La Revanche des Sith, les spectateurs de la série ont très vite compris que sa relation avec son mentor se solderait par une séparation – dont il est toutefois préférable de taire la nature en ces lignes. 

Ce travail d’enrichissement s’étend aux personnages d’Obi-Wan Kenobi et de Padmé Amidala. Le premier est placé au centre de l’un des arcs narratifs les plus décisifs de la série via sa relation avec Sateen, Duchesse de la planète Mandalore. La seconde se fait le relais des aspects les plus politisants de la série, tout en étant propulsée dans un rôle plus proactif que son pendant de chair et de sang incarné par Natalie Portman. On ne compte pas le nombre de personnages anonymes de la trilogie de Lucas ici reconvertis en seconds rôles de qualité (les Jedi Plo-Koon et Kit Fisto). Dave Filoni aura également offert à deux des vilains majeurs de la prélogie une véritable rédemption. Sous-exploité et invisible malgré le statut légendaire de son interprète Christopher Lee, le Comte Dooku joue le rôle d’un parfait antagoniste froid et calculateur dont l’ombre plane sur l’ensemble de la série. Quant à Dark Maul, sa résurrection en apparence farfelue le fait passer du statut de simple figurine d’action qu’il occupait dans La Menace Fantôme à celui d’un vilain menaçant et rongé par son désir de vengeance. Les arcs narratifs le mettant au premier plan sont indéniablement parmi les sommets de la série. 

Véritable terrain d’expérimentation au sein de l’univers de Lucas, The Clone Wars explore régulièrement des contrées jusqu’alors jamais effleurées par la saga. Tandis que certains épisodes entreprennent d’offrir un portrait réaliste et nuancé des conditions de la guerre (l’arc d’Umbra), d’autres assument une dimension mythologique et métaphysique à peine effleurée dans les long-métrages, allant même jusqu’à en redéfinir certains éléments fondateurs, tels la saga de Mortis ou bien l’ultime poignée d’épisodes consacrée au voyage de Yoda. Tout cela sans faire mention des épisodes empruntant successivement les registres du western, du film d’aventure ou encore du récit d’espionnage. Encore une fois, l’idée n’est jamais de contredire le canon établi mais bien de l’enrichir. 

Bénéficiant d’un budget conséquent, The Clone Wars n’a également jamais eu à rougir de ses qualités formelles. Si les choix de design des personnages ne font pas forcément l’unanimité, il est en revanche difficile de remettre en cause l’ampleur cinématographique de la série de Filoni, dont certaines scènes de bataille toisent les tableaux les plus démesurés des longs-métrages. Loin d’une mise en scène plan-plan dont se contente la majorité des productions télévisées en 3D, The Clone Wars bénéficie d’une réalisation travaillée et tout en mouvement, évitant les plans fixes et les champs/contre-champs qui parsèment la prélogie de Lucas, tout en présentant des scènes d’actions aux dispositifs ingénieux et constamment renouvelés tout au long de la série. Même les fameux duels de sabres lasers, très rigides aux prémisses de la série, ont fini par gagner l’impact qu’ils méritaient au fil des saisons, certains méritant sans problème de figurer au panthéon de la saga. 

Si The Clone Wars a porté la saga pendant toute sa période d’absence des salles, le rachat des droits de Star Wars à Lucas par Disney a fini par en sonner le glas. La firme de Mickey n’a sans doute pas jugé que l’investissement en valait la peine et a préféré interrompre la production en 2013, alors que la saison 6 était en pleine conception. Résultat : les épisodes déjà produits furent diffusés sous la forme d’une demi-saison tandis que Dave Filoni fut recruté pour concevoir une nouvelle série animée. Se déroulant cette fois entre les épisodes III et IV, Star Wars Rebels entreprend, comme son nom l’indique, de chroniquer l’émergence de la rébellion contre l’Empire. La série permet à Filoni de conclure certains des arcs narratifs de The Clone Wars laissés en suspens, mais ne dispose ni du budget ni de la liberté de ton que lui accordait Lucas, condamnant sa seconde série à rester à jamais dans l’ombre de sa grande soeur. 

La série maîtresse semble ainsi condamnée à rester sans suite, comme autant d’oeuvres inachevées du petit écran. Pourtant, Disney finira par changer son fusil d’épaule. En juillet 2018, le géant du divertissement voit sa poule aux oeufs d’or battre de l’aile : alors que l’Episode VIII : Les Derniers Jedi fait polémique parmi les fans, le spin-off consacré à Han Solo sort dans une relative indifférence et constitue le premier échec financier de la saga au cinéma. Consciente de la nécessité de maintenir une opinion publique positive de la licence durement acquise, la firme à la souris officialise donc une saison 7, dont les 12 épisodes seront diffusés sur sa plateforme de streaming Disney + et concluront définitivement la série. Dave Filoni, déjà impliqué dans le développement de la future série à succès The Mandalorian, est de nouveau à la barre. 

Deux ans plus tard, l’ultime saison de The Clone Wars est diffusée sur Disney +. Comme à son habitude, la série se découpe en arcs narratifs distincts, qu’il convient d’aborder séparément plutôt que de donner une impression d’ensemble de cette conclusion. Le premier arc, sous-titré The Bad Batch, se concentre sur une escouade de soldats clones d’élite envoyés accomplir une périlleuse mission de secours. Les 4 épisodes qui composent cette sous-intrigue suivent un schéma déjà bien installé par la série : une mission découpée en plusieurs phases, un mélange de scènes d’action, d’infiltration et de retournements de situation. L’ensemble, solide, ne révolutionne toutefois pas les canons établis tout au long des 6 premières saisons et aurait sans problème pu figurer au milieu des saisons 4 ou 5 sans laisser une impression impérissable. Cette fournée introductive permet toutefois de constater le véritable bon effectué par les équipes techniques : non seulement la série n’a jamais été aussi belle, mais un point d’honneur a été mis à travailler la mise en scène, qui privilégie les mouvements d’appareil au montage, certaines séquences d’action étant réalisées en un seul plan. 

Le second arc narratif suit quant à lui la destinée du personnage d’Ashoka à travers les bas-fonds de la ville de Coruscant et sa rencontre avec deux sœurs contrebandières. Universellement détestée par la fanbase, cette seconde fournée fait en effet partie des plus faibles offertes par la série jusqu’à présent. Non seulement le duo de sœurs pâtit d’une écriture pataude et se complaît dans des stéréotypes attendus (l’enthousiaste et la méfiante) sans jamais parvenir à les élever ou les nuancer, mais la narration avance péniblement à coup de décisions absurdes et de répétitions, comme pour combler ces quatre épisodes avec une intrigue conçue au départ pour en occuper la moitié. Quelques questionnements thématiques émergent, notamment la question de la perception des Jedi par le peuple – systématiquement éludée par Lucas alors qu’elle est essentielle au pivot narratif opéré par son Episode III. Mais le spectateur, arrivé à ce point de la saison, ne pourra que s’interroger sur cette inexplicable baisse de régime. 

Les épisodes ou arcs plus faibles sont pourtant légion au sein de The Clone Wars (l’on se rappellera douloureusement cette épopée en 4 parties consacrée à une escouade de droïdes), mais ils parvenaient à se faire oublier entre deux segments nettement plus mémorables. Ici, un tel “gaspillage” au coeur d’une saison conclusive à la durée amputée d’emblée est d’autant plus impardonnable que chaque seconde devrait compter. Les deux premiers tiers de la saison peinent à rencontrer les attentes stratosphériques générées par ce baroud d’honneur annoncé, mais trouvent toutefois une raison d’exister en ce qu’ils préparent le terrain pour le final de la série puisqu’ils se consacrent aux deux protagonistes qui en seront au coeur : Ahsoka et le commandant Clone Rex. Il était visiblement nécessaire, aux yeux des scénaristes de la série, d’offrir à chacun de ces personnages sa propre aventure avant de les réunir pour les quatre épisodes finaux. 

Et c’est précisément au cours de ce dernier tiers que la saison 7 de The Clone Wars exploite son plein potentiel. Filoni et son équipe ont délivré une conclusion parfaite, agissant presque comme un long-métrage à part entière. Les quatre épisodes sont pensés comme une montagne-russe d’une extrême générosité et font revenir sur le devant de la scène des lieux (la planète Mandalore) et personnages (Dark Maul, toujours lui) bien connus des fans pour mieux projeter toutes ses composantes dans un maelström de spectacle, de dramaturgie et d’émotion. Le duel de sabres lasers concluant l’épisode 10 est à lui seul la scène d’action la plus virtuose de la série et sans doute la meilleure séquence de ce type depuis le rachat par Disney. Mais le nœud de l’intérêt de cet épilogue se situe ailleurs. 

Comme de nombreux fans le pressentaient, les 4 épisodes finaux font directement la jonction avec La Revanche des Sith et voient finalement se rejoindre l’univers filmique et son pendant animé. Les quatre épisodes sont d’ailleurs exceptionnellement introduits par un logo “Lucasfilm” en police verte sur fond noir, rappelant directement les cartons d’introduction des premières versions de la trilogie originale, depuis remplacés par la version moderne du logo. Plus qu’un clin-d’oeil, ce choix semble faire figure de note d’intention, comme si Dave Filoni assumait consciemment la responsabilité de clôturer lui-même la saga Star Wars telle qu’envisagée par George Lucas lui-même – dont la série The Clone Wars est la dernière contribution majeure à l’univers. Un geste-hommage apportant le point d’orgue à un parcours démarré en 1977. 

Conscient que l’immense majorité des spectateurs sont déjà familiers avec l’histoire, Filoni orchestre son bouquet final comme une véritable tragédie à l’issue inéchappable, disséminant çà et là des indices renvoyant directement aux événements de l’Episode III. Pour autant, au-delà de cet effet d’implication par procuration, l’efficacité dramatique de l’arc est bien réelle tant ses événements font sens au regard des trajectoires individuelles de ses différents personnages. C’est parce qu’il observe le piège se refermer au travers des regards d’Ahsoka et de Rex, des personnages connus depuis le commencement de la série et développés sur sa durée entière, que le spectateur peut ressentir la pleine puissance dévastatrice des enjeux de ce final. 

Dans la trilogie de Lucas, l’avènement de l’Empire était un drame avant tout politique, dont la dimension plus intime et humaine était perçue à la seule hauteur de ses quelques personnages principaux et de l’Ordre Jedi annihilé. Filoni choisit de déplacer le focus sur d’autres victimes de ce dénouement, oubliées des films : les Clones eux-mêmes. En humanisant ces soldats conçus génétiquement, la série n’a pas seulement renforcé la crédibilité de ses enjeux, elle a également mis en place les éléments d’un cruel tour du destin, voyant ces soldats loyaux et dévoués réduits au statut de simples marionnettes forcées à trahir et assassiner leurs compagnons d’armes. C’est par ce dernier geste d’une terrible amertume que Filoni apporte sa pierre à l’imposant édifice tragique échafaudé par Lucas au cours de son oeuvre, et légitimise la place de sa série dans le canon de la saga pour la nuit des temps. 

Désormais parachevée, The Clone Wars parvient à transcender le statut de dérivé mercantile. La série vaut tout autant pour elle-même et les enjeux, personnages et thématiques qu’elle développe en filigrane que pour la manière dont elle enrichit et aide à définir l’univers filmique de George Lucas. À l’heure où Disney accuse l’échec de sa dernière trilogie cinématographique, la série semble incarner un idéal d’exploitation de la licence en étant adulée par la quasi-totalité d’une fanbase pourtant connue pour son exigence et sa toxicité. Pourtant, The Clone Wars n’est pas un produit conçu par des exécutifs pour plaire au plus grand nombre mais bien le résultat d’une vision artistique accomplie et visiblement passionnée, jouant intelligemment de la mythologie de la saga pour se la réapproprier sans en trahir l’essence. Une leçon à retenir. 

[Archives] Solo : A Crap Story

Il convient de l’avouer d’emblée, Solo : A Star Wars Story ne méritait pas vraiment qu’on lui consacre ne serait-ce que quelques lignes sur ce blog tant il est médiocre. Cette catastrophe intersidérale, pure opération commerciale, avait pour principale caractéristique de saccager et souiller une mythologie chère aux cœurs de cinéphiles autrefois ébahis, des étoiles plein les yeux. Le présent article n’a cependant pas pour objectif de pleurer le passé de manière blasée et de renier toutes les tentatives d’extension d’une saga légendaire mais bien de pointer du doigt ce qu’il ne faut pas faire lorsque l’on s’attaque à un patrimoine filmique aussi conséquent.

Petit rembobinage. Le Réveil de la Force était un décalque de l’épisode IV, bien exécuté par un J.J. Abrams consciencieusement appliqué mais sans ambition. Le film fonctionnait avant tout comme un pur concentré de fan service assumé dont la visée première était de se reconnecter à l’esprit original de la franchise. Ce qu’il réussissait sans trop de mal sans toutefois convaincre de la véritable utilité de son existence. Suivait Rogue One : A Star Wars Story, intéressante expérimentation aux partis-pris de mise en image inédits au sein de l’univers intergalactique qui lorgnait du côté du film de guerre en temps réel.

Cette deuxième incursion post-2010 sacrifiait cependant ses personnages au profit du rythme, de l’efficacité et du panache. L’enchaînement très rapide de ces sorties révélait déjà un problème de poids dans l’appréhension de l’héritage Star Wars. A savoir le choix apparemment obligatoire entre des ambitions cinématographiques louables mais vides de substance émotionnelle et, à contrario, la remise au goût du jour de personnages archétypaux (donc automatiquement empathiques, bien que dépourvus de fraîcheur) sans aucune proposition de cinéma derrière. La résolution de ce dilemme arrive toutefois miraculeusement sous l’égide de Rian Johnson, habile contrebandier qui opère sa petite révolution au sein de l’Empire Lucas avec Les Derniers Jedi.

Dans un geste de cinéma audacieux et par-là même risqué vis-à-vis des aficionados de la première heure, le réalisateur chevronné de l’excellent Looper se permet de faire exploser toutes les bases posées par le tâcheron Abrams dans le Réveil de la Force. Dans un processus de déconstruction des codes propres à la trilogie originelle (et donc réintroduits par Abrams), il s’ingénie à perpétuellement déjouer les attentes. La caractérisation de Luke Skywalker, transformé en vieil ermite aigri, fait par exemple crier au scandale les fans de toujours qui lui reprochent de trahir l’héritage de Lucas. Avec un humour irrévérencieux qui est loin d’avoir plu à tout le monde, il escamote la révélation attendue des origines des personnages de Rey et de Snoke, grand méchant éradiqué de manière hilarante dans un nouveau pied de nez aux habituels arcs narratifs de la saga.

Mais surtout, Johnson sert tout ce précis de destruction des idoles dans un écrin visuel sublime. Peut-être le plus abouti des Star Wars (n’en déplaisent à ceux pour qui L’Empire Contre-Attaque est intouchable de tous les points de vue possibles) en terme strictement visuel, Les Derniers Jedi propose des cadrages expressifs et un traitement plastique de la couleur qui donnent un énorme coup de jeune à la franchise. Ambition également traduite sur le plan du son avec des bruitages inédits et des jeux d’écho et de réverbération qui prodiguent toute leur force évocatrice aux moments clés du film. Première réelle tentative de se démarquer des canons Star Wars, le film réemprunte des sentiers plus balisés sur sa dernière demi-heure mais trouve justement une sorte d’équilibre entre dépoussiérage zélé et convocation nostalgique.

Où vient donc se situer Solo : A Star Wars Story parmi toutes ces tendances ? La première annonce de Phil Lord et Chris Miller aux commandes de cet opus laissait présager le meilleur. Les auteurs des formidables et délirants Lego et 21 Jump Street semblaient justement tout indiqués pour donner un nouveau coup de pied insolent dans la fourmilière et surprendre leur petit monde sur le terrain de la farce espiègle. Destin malheureusement trop connu que le leur en vertu de l’actualité cinématographique récente, ils furent virés après quelques semaines de tournage au profit du beaucoup plus conventionnel Ron Howard.

Le tournage d’un spin-off sur Han Solo présentait une gageure difficilement relevable qui était de ne pas désacraliser une figure mythique de la saga de la plus plate des manières. Or force est de constater que Solo saute à pieds joints dans tous les travers propres à l’origin story au cinéma. Le principal et plus laborieux était d’abord d’exposer sans nuances le parcours de vie du protagoniste principal des années auparavant. Avec ce parti-pris, Howard et ses scénaristes semblent vouloir esquisser un développement graduel et complexe de la légende qui adoptera sa forme définitive sous les traits d’Harrison Ford… Mais ne le font pas bien. Ils ne satisfont même pas l’intérêt que pouvait présenter l’entreprise à la base : envisager les grands enjeux, dilemmes et choix cornéliens qui ont fait de Han Solo le personnage le plus adulé de la première trilogie. D’enjeux, il n’y en a justement pas d’assez forts dans Solo pour apporter une quelconque plus-value au personnage.

L’édification du mythe est ainsi bâclée, avec des ficelles narratives on ne peut plus convenues et d’une prévisibilité à toute épreuve. Si Han Solo est un homme égocentrique qui ne fait confiance à personne, c’est parce qu’il a été trahi. Si Han Solo est un homme peu démonstratif d’un point de vue sentimental, c’est parce qu’il a eu le cœur brisé. Si Han Solo est un homme qui fait preuve d’un esprit vif et malicieux, c’est parce-que cette éternelle verve enfantine lui a été capitale pour surmonter les vicissitudes de la fange dans laquelle il a grandi. L’écriture de ces péripéties démontre bien entendu une certaine logique, mais également qu’explication rationnelle et imagination créative ne font pas souvent bon ménage. Ne bénéficiant pas d’un enrobage visuel ou tonal qui pourrait la sublimer (potentiellement par un Rian Johnson ou le duo Lord/Miller, justement), l’explicitation littérale des pérégrinations et de la formation du personnage de Han Solo se condamne à l’autodestruction et à l’oubli instantané tant elle respire le déjà-vu le plus terre-à-terre.

Car Solo n’est finalement jamais qu’un bien banal film de braquage et de pirates, sorte de croisement bancal entre Pirates des Caraibes 3 et Baby Driver qui parvient à n’entretenir avec l’univers Star Wars qu’un bien lâche et lointain rapport. Le Han Solo d’Alden Ehrenreich rappelle l’Ansel Elgort du film d’Edgar Wright non seulement de part son faciès d’ado pré-pubère nonchalant et décontracté, mais bien davantage encore par sa capacité à toujours trouver l’astuce improbable pour se sortir des situations les plus rocambolesques et casse-gueules.

Est également restitué le rapport père-fils ambivalent et malsain qu’il entretient avec ses « employeurs » tour à tour endossés par les personnages de Woody Harrelson et de Paul Bettany, dont il doit se libérer pour survivre et trouver sa propre voie. Filon narratif exploité par Wright pour élaborer une tension viscérale totalement absente du film de Ron Howard qui se contente de lâchement coller un à un des épisodes disjoints de casses spectaculaires. Au Pirates des Caraïbes troisième du nom, Solo emprunte le principe des trahisons en cascades suscitant les mêmes vertiges et confusions qui poussaient à ne plus savoir déterminer qui est dans le camp de qui et qui défend quelle cause dans le film de Gore Verbinski.

Car c’est bien là le véritable projet, souterrain et putassier en diable, de Solo : masquer l’absence totale de substance sous un foisonnement baroque de péripéties échevelées. La pilule pourrait encore passer si tout ceci témoignait au moins d’un certain sens de la mise en scène et si l’interprétation donnait corps à des personnages si pas mémorables, au moins charismatiques. Le film accomplit l’exploit de se vautrer sur les deux tableaux, ajouté à son écriture de série B du dimanche. Ron Howard, qui a pourtant démontré à quelques reprises des dons d’habile technicien, notamment avec Rush ou l’excellent Frost/Nixon, élabore des séquences d’action indignes d’un univers qui n’avait jamais réellement déçu jusqu’à maintenant sur ce plan.

Dans une perspective assez effrayante de « marvelisation » de la franchise, Howard semble avoir importé et appliqué à son film les préceptes esthétiques du plus imposant des univers partagés super-héroïques. La photo est synonyme de bouillasse grisâtre informe, sous-exposée au point qu’il n’est même plus possible de voir clairement ce qui se passe à l’image à certains moments alors qu’une accentuation minimale des couleurs et des contrastes aurait été à même de lui prodiguer peps et brillance.

Ce travail de yes man je-m’en-foutiste propre à l’industrie Marvel émerge encore dans cette systématisation épuisante de la punchline « cool » à base de calembours et quolibets consternants qui font mouche une fois sur cinq. Private jokes il est vrai déclamées par des acteurs qui paraissent autant concernés par le film que des indigènes d’Amazonie le seraient par le Tour de France. Solo rappelle cette fois Suicide Squad tant dans sa façon d’exposer le background de chaque personnage en trois lignes de dialogue explicatif que dans les frontières poreuses qui séparent parfois affres de tournage et produit fini. Les unes contaminant l’autre, chaque acteur semble constamment se demander ce qu’il est venu faire dans cette galère. Si seul Woody Harrelson s’en sort, c’est par son approche même du jeu d’acteur qui consiste davantage à intégrer sa propre personnalité au film qu’à véritablement se métamorphoser dans un rôle de composition pure. Son bagout et sa gouaille de vieux briscard à qui on ne la fait plus sont ainsi les seuls à transpirer le naturel dans Solo. L’on ne pourra en dire autant d’Emilia Clarke et d’Alden Ehrenreich.

Alors que la Mère des Dragons, qui n’a jamais marqué que par ses faciès de cabotine hystérique lors des grands coups de chaud de Game of Thrones est ici simplement transparente, Alden Ehrenreich tente à grand peine de reproduire la démarche charismatique, le trop plein d’arrogance et l’allure générale de casse-cou d’Harrison Ford. L’ombre imposante de ce dernier ainsi que du personnage mythique qu’il a incarné ont visiblement beaucoup trop pesé sur les frêles épaules du nouveau venu, qui symbolise à lui seul l’immense vacuité d’une entreprise comme Solo : A Star Wars Story.

Le fait est qu’aucun acteur n’aurait pu interpréter le personnage autre que Ford, surtout au sein d’un film qui entreprend de le transposer sans distance critique ou autre regard inédit. Le film d’Howard se contente en effet de surligner ses attributs et dons les plus tape-à-l’œil et superficiels tout en éludant sa dimension tragique. Le Solo de Ford, notamment vis-à-vis de la princesse Leia, laissait d’ailleurs avant tout transparaître sa fragilité et sa sensibilité masquées dans des dispositifs de cinéma qui définissaient les personnages par l’action et le mouvement plus que par un sens de la réplique bancal.

Il est éclairant de simplement comparer les approches et esquives amoureuses auxquelles se prêtaient Ford et Carrie Fisher dans Un Nouvel Espoir et L’Empire contre-attaque, qui révélaient subtilement le tempérament romantique de Ford/Solo, au didactisme lourdingue d’un échange entre Ehrenreich/Solo et Emilia Clarke : « Mais j’ai toujours su que tu n’étais pas le méchant, Han. Tu es et seras toujours le gentil ». Le spoil de cette réplique accablante était nécessaire afin de mettre en exergue l’indigence et l’indolence du projet, qui semblent s’être répandues comme un virus chez toutes les personnes impliquées, techniciens comme acteurs, scénaristes comme réalisateur.

Solo : A Star Wars Story s’impose donc aisément comme le plus mauvais épisode de l’intégralité de la saga, synthétisant les versants uniquement négatifs de chaque incursion post-2010. Du Réveil de la Force, il reprend la tendance au pur et simple fan service prémâché. Les seules séquences censées être « marquantes » du métrage sont en effet celles qui mettent en scène les acrobaties virevoltantes du Faucon Millenium comme les rencontres, aux prétextes hasardeux passablement ridicules, de Solo avec Chewbacca et Lando Calrissian. De Rogue One, il reprend cette tentative maladroite de prêter à l’œuvre une dimension politique profonde. Les vertus de la rébellion vis-à-vis d’un ordre établi totalitaire sont ainsi vaguement introduites par des personnages secondaires fonctionnels et horripilants, comme ce robot féministe pédant qui ne cesse de beugler à tout va. Et enfin, il n’emprunte rien aux Derniers Jedi mais en prend le contrepied total avec son absence totale d’intention de mise en scène. Plus qu’à espérer que l’épisode IX redressera le tir…