Le Jeune Ahmed

Indéboulonnables de Cannes, les frères Dardenne se sont fait une habitude de présenter leurs films sous le soleil du prestigieux festival. La Croisette elle-même n’a jamais caché son amour pour le duo belge : deux Palmes d’Or (Rosetta, L’Enfant), un Grand Prix (Le Gamin au vélo), un prix du scénario (Le Silence de Lorna), deux prix d’interprétation (Emilie Dequenne pour Rosetta, Olivier Gourmet pour Le Fils)… Peu de réalisateurs contemporains peuvent se targuer d’un tel palmarès cannois. Cette année encore, les frères sont repartis avec un prix, celui de la mise en scène pour Le Jeune Ahmed. Un choix qui peut paraître surprenant au vu d’une concurrence plus que jamais prestigieuse et qui remet au premier plan l’éternelle question : les Dardenne ne sont-ils plus récompensés que par habitude ou Le Jeune Ahmed mérite-t-il ses louanges ?

Ahmed est un jeune garçon de 13 ans, musulman et dont l’Imam le pousse vers une pratique de plus en plus radicale de sa religion, jusqu’à le voir tenter d’assassiner sa professeure jugée impie. Les Dardenne délaissent cette fois quelque peu leurs considérations d’ordinaire purement sociales pour aborder un sujet d’ordre davantage politique et philosophique. La problématique de la radicalisation liée à l’Islam est compliquée et les réalisateurs l’ont bien compris. Jamais les frères n’essaient d’apporter une tentative d’explication au phénomène d’un point de vue sociétal, préférant se resserrer sur la trajectoire singulière de leur protagoniste. Chez les Dardenne, le substrat social reste avant tout prétexte pour raconter l’histoire d’individus qui est, quelque part, toujours la même. 

Dans Rosetta et L’Enfant, la misère des personnages les poussait à commettre des actes impardonnables : Rosetta trahissait et laissait pour mort son rival pour garder son emploi, tandis que le personnage de Jérémie Renier n’hésitait pas à vendre son nouveau-né pour une poignée de billets. Le dilemme passait alors au second plan face à la nécessité implacable de survivre. Les personnages des Dardenne sont systématiquement écrasés par une force qui les dépasse et conditionne leur parcours, qu’il s’agisse de la précarité, du manque paternel (Le Gamin au vélo), du désir de justice (Le Fils)… Récemment, les frères ont fait évoluer leur cinéma vers plus de lumière : Deux jours, une nuit faisait du combat contre l’adversité une force positive, indépendamment de son issue, tandis que La Fille Inconnue était avant tout une quête d’apaisement par l’altruisme. 

On aurait dès lors pu croire que Le Jeune Ahmed suivrait le schéma classique du film de rédemption. C’est bien mal connaître les frères, qui préfèrent répéter le schéma de Rosetta jusqu’à son personnage principal quasi-mutique et en apparence dénué d’empathie. Ici, c’est le pouvoir inéluctable de l’endoctrinement qui pousse inlassablement Ahmed vers sa destinée. Chaque lueur d’espoir, chaque possibilité de changement est aussitôt balayée et semble au contraire rapprocher Ahmed de son funeste objectif. Une alternative s’offre ainsi au personnage par le biais du travail à la ferme où il purge sa peine, et d’une idylle naissante avec la jeune Louise ; mais les principes stricts du jeune garçon le rattrapent inévitablement. Toutefois, en contraste avec le destin tourmenté d’une Rosetta, les frères choisissent de renoncer au pessimisme total grâce à une scène finale aussi tétanisante que libératrice. 

L’autre grande thématique dardennienne, la famille, est également prépondérante dans le développement du film. Ici, elle est d’abord un vecteur de causalité : on comprend que c’est sous l’influence de son cousin radicalisé et mort lors d’un attentat suicide qu’Ahmed poursuit son but. Mais aussi à cause d’un père mort, que le jeune garçon renie parce qu’il n’était pas un “assez bon musulman”. La figure paternelle fuyante ou disparue reste ainsi l’une des clés du cinéma des frères. Reste le rôle plus lumineux de la mère, avec qui Ahmed a une relation compliquée mais qui demeure d’un autre côté la seule personne méritant son affection inconditionnelle, et sans doute l’unique échappatoire à son aveuglement religieux. 

Entièrement dédiés au traitement de leur personnage, les frères ont articulé leur film autour d’un script où aucune scène n’est laissée au hasard. On a beau taxer les Dardenne de naturalistes, mais leur cinéma reste dicté par la narration, bien plus proche finalement de la précision d’un Hitchcock que de l’approche d’Abdellatif Kechiche et sa propension à laisser la sensation de naturel prendre le pas sur l’histoire. Dans ce cadre, leur récit doit continuellement aller droit au but, quitte à parfois grossir le trait et à se laisser aller à quelques invraisemblances et facilités; on pensera notamment à tout l’enchaînement d’événements menant à la conclusion du film. Ces quelques approximations, déjà aperçues dans La Fille Inconnue, ne sont si visibles que parce que les frères font une fois de plus le choix d’un ultra-réalisme évoquant presque le documentaire. 

A ce titre, les partis pris des Dardenne restent aussi radicaux : pas de musique, une caméra portée en permanence, des plans longs et mouvementés suivant les gestes des personnages… La démarche peut apparaître paresseuse voire bâclée aux yeux des plus sceptiques mais le dispositif de mise en scène des frères reste d’une maîtrise imparable. Leur caméra immerge le spectateur au plus près de l’action, ne lui laisse aucune échappatoire, tout en le laissant observer, impuissant, le parcours d’Ahmed et ses nombreuses errances. A nouveau, on pensera à Hitchcock pour cette manière de gérer le suspense, de définir la tension d’une scène en insistant sur un détail connu d’un seul personnage. Le génie des frères se trouve également dans le hors-champ, ce que l’image refuse de révéler – notamment lors d’un plan-séquence rendu d’autant plus insoutenable que la caméra s’obstine à cacher la destination du personnage. 

Il ne faut dès lors pas forcément voir le prix cannois des frères comme la récompense d’un accomplissement de mise en scène singulier mais plutôt comme la célébration d’un point de vue cinématographique rigoureux, appliqué sur l’ensemble de la carrière des Dardenne et dont Le Jeune Ahmed n’est que le plus récent exemple en date. On pourrait éventuellement reprocher à l’esthétique du duo son manque d’évolution depuis la consécration de Rosetta – tout juste relèvera-t-on des mouvements de caméra moins brusques et une photographie plus lumineuse depuis quelques années – mais, quelque part, le duo ne pourrait que trahir son éthique de cinéma en tempérant une approche stylistique si radicale et si organiquement connectée à ses thématiques. 

Peut-être pas aussi finement écrit ou émotionnellement percutant que les grands chefs-d’œuvre du duo, Le Jeune Ahmed reste néanmoins une addition des plus respectables à leur filmographie, évitant les grands pièges liés à une thématique si délicate pour se concentrer sur ce que les frères font le mieux : écrire des personnages et les mettre en conflit avec leur environnement. Il ne fait aucun doute que le nouveau Dardenne ne sera pas le dernier à repartir avec un prix cannois, et comment pourrait-on leur en vouloir quand c’est à chaque fois si mérité ?

Martin

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s