Top 10 des Séries de la Décennie

La décennie écoulée aura représenté un tournant majeur dans l’histoire du petit écran. La démocratisation des plateformes de streaming, Netflix en tête, a initié un nouveau mode de production et contribué à décupler une offre déjà plus que conséquente. Game of Thrones a prouvé que la télévision pouvait définitivement toiser l’ampleur des productions cinématographiques, tandis que Stranger Things a rappelé le pouvoir fédérateur de l’imagerie nostalgique. Les rédacteurs de Critique Collatérale ont tenu à rendre hommage à dix séries dont le succès n’a pas forcément égalé celui des mastodontes précités mais dont la qualité témoigne de la richesse actuelle du médium télévisuel.

10. Gravity Falls (2012 – 2016) – Alex Hirsch

Cette petite perle estampillée Disney témoigne d’une qualité d’écriture et d’une créativité qui ont depuis bien longtemps déserté les productions filmiques de l’ogre industriel. Il y a un peu de Twin Peaks dans Gravity Falls, qui prend place dans une bourgade reculée des Etats-Unis peuplée d’excentriques personnages tous dessinés avec la même tendresse et attention. Le trait satirique prononcé sur plusieurs tares de l’Amérique contemporaine empêche de catégoriser cette série animée à destination du public enfantin bien que la dimension fantastique de l’oeuvre, avec son bestiaire généreux et ses mondes parallèles propices à un sens de l’aventure débridé, soit à même de les séduire. Réussite assez miraculeuse, la création d’Alex Hirsch trouve son identité dans cet alliage unique et équilibré entre caricature bien sentie et imaginaire endiablé. Bien loin de n’être que des vignettes colorées séparées les unes des autres, les différents épisodes s’intègrent à une architecture globale pensée sur la durée et dans une continuité, permettant aux personnages d’évoluer et de ne pas se réduire à de simples croquis bidimensionnels. Le petit message moral qui ponctue chaque épisode s’inscrit dans cette optique et rappelle également aux adultes des vérités universelles simples mais jamais simplistes, trop souvent oubliées.

9. Mindhunter (2017 – ) – Joe Penhall

Déjà parfaitement maîtrisée lors de sa première salve d’épisodes, Mindhunter est plus que jamais marquée de la patte de David Fincher dans sa seconde saison, davantage au final par son exploration sans concession d’obsessions propres au wonder boy que par sa mise en scène au cordeau. De manière fascinante, la série criminelle assure un lien organique avec son oeuvre cinématographique. Là où la saison 1 était celle, via la mise en chantier du profiling psychologique tel qu’on le connaît aujourd’hui, de la possibilité du Bien, les derniers épisodes en date sont placés sous l’égide de l’omniprésence du Mal. Dans des jeux de miroir vertigineux, Fincher dérange : les maux de ce monde sont à part égale dûs à ceux qui tendent à les résoudre qu’à leurs plus évidents perpétrateurs. Les personnages, écrasés par la dictature des apparences et du succès, agissent égoïstement sous le poids de la frustration, manquent d’objectivité et font des erreurs fatales. Les interrogatoires apparaissent dès lors plus que jamais comme des dispositifs où les membres de cette nouvelle section du FBI sont confrontés à leurs démons. Qu’il s’agisse de Seven, Fight Club, Zodiac ou Millennium, le psychopathe, le déviant, le rebut de la société, est le révélateur impitoyable aussi bien des contradictions insolubles propres à l’homme moyen que des défaillances d’une bureaucratie narcissique et imbue d’elle-même. Magistral.

8. Boardwalk Empire (2010 – 2014) – Terence Winter

Conçue comme la digne série héritière des Soprano, Boardwalk Empire n’a peut-être pas la profondeur psychanalytique de son illustre modèle mais aura très vite réussi à se démarquer par ses ambitions démesurées de fresque d’époque. Créée par Terence Winter (lui-même anciennement impliqué dans la création des Soprano) et chapeautée par Martin Scorsese en personne, la série entendait reconstituer l’Atlantic City des années 20 en pleine période de prohibition et le véritable empire du crime bâti autour du trafic illégal d’alcool. Outre une reconstitution historique d’une précision irréprochable, l’oeuvre de Winter affiche également l’une des mises en forme les plus léchées du petit écran, entre une photographie impeccable et une mise en scène impressionnante de rigueur tirant le meilleur de ses prestigieuses influences (Scorsese bien évidemment, mais aussi Coppola). Boardwalk Empire se distingue également par sa galerie complexe de personnages aux motivations diverses et variées et à la moralité souvent trouble. Un casting impeccable (Michael Shannon, Michael Pitt, Shea Whigham…) s’articule autour de Steve Buscemi qui trouve en le magnat du crime Nucky Thompson son meilleur rôle. Comme la plupart des grandes œuvres télévisuelles sur le crime organisé, la série agit comme un inévitable rappel de la puissance corruptrice de l’argent et du cycle sans fin d’une violence auto-alimentée.

7. P’tit Quinquin/Coincoin et les Z’inhumains (2014 – 2018) – Bruno Dumont

Cinéaste de l’austère, héritier de la Nouvelle Vague et peintre d’une certaine vision du Nord français, Bruno Dumont a effectué en 2014 une miraculeuse conversion vers la comédie grâce à la mini-série P’tit Quinquin, produite par Arte. Le réalisateur y développait une intrigue policière prétexte à une série de scènes insolites et de rencontres avec des figures emblématiques – le fameux duo formé par le commissaire Van Der Weyden et son second Carpentier reste l’une des paires les plus mémorables de la comédie française récente. Reconverti en maître du burlesque et de l’absurde, Dumont n’y perdait pourtant rien de sa vision souvent très noire de l’humain ni de son amour pour ses personnages, chez qui la laideur de l’être se voit systématiquement contrebalancée par des éclats de beauté immaculée. En 2018, le réalisateur accouche d’une suite : Coincoin et les Z’inhumains. D’apparence très similaire dans son approche, la seconde série se distingue par une utilisation plus assumée du registre fantastique, lorgnant du côté du cinéma de genre. Encore plus drôle, absurde et émouvante que sa prédécessrice, Coincoin et les Z’inhumains offrait de plus un contrepoint idéal à la conclusion cynique de P’tit Quinquin grâce à une fabuleuse scène finale, empreinte d’un positivisme inouï. Formant les deux faces d’une même pièce qui se complètent idéalement, les deux séries sont peut-être le chef-d’oeuvre de Bruno Dumont.

6. Twin Peaks : The Return (2017) – David Lynch et Mark Frost

On n’en attendait pas tant de la part de Lynch qui livre ici une oeuvre testamentaire tentaculaire. The Return constitue une sorte de gigantesque condensé de son oeuvre, d’une plénitude thématique tellement affirmée que les Cahiers du Cinéma n’ont pas manqué, non sans une certaine dose de mauvaise foi, de le classer “Meilleur film de l’année” dans leur top 2017. Nous ne souscrivons pas à cette vision des choses car bien que cette saison 3 puisse en effet s’appréhender comme un film d’une longueur démesurée (elle est construite comme telle), son existence devrait bien davantage être envisagée comme une illustration magistrale des pouvoirs du média télévisuel, lorsqu’il permet à un démiurge tout puissant d’imposer son univers avec plus de force et de conviction que ne l’aurait jamais permis un film standard. Les superlatifs manquent pour qualifier ce projet dont la réussite éclatante s’articule sur trois axes. Le premier est une dimension nostalgique qui joue malicieusement sur du pur fan-service en réhabilitant des personnages désormais légendaires. Le deuxième est cette capacité du cinéaste à jongler sans cesse entre tous les genres cinématographiques tout en les portant à un stade ultime de perfection. Twin Peaks passe du mélodrame au film expérimental, de la SF au thriller, de la comédie burlesque au film noir avec une maestria synthétisée une première fois dans Mulholland Drive. Enfin, au-delà de son caractère (faussement) hermétique et abscons, le chef-d’oeuvre de Lynch peut simplement se voir comme une représentation opératique du combat du Bien contre le Mal depuis la nuit des temps. Lecture confirmée par une conclusion définitive bouleversante apportée au destin de la mythique Laura Palmer.

5. The Tatami Galaxy (2010) – Masaaki Yuasa

Génie de l’animation japonaise, Masaaki Yuasa s’est avant tout distingué par son travail télévisuel. Après Kaiba en 2008, l’animateur de renom a notamment accouché de l’excellent Ping Pong et de la production Netflix Devilman Crybaby. S’il ne fallait cependant retenir que l’une de ses créations, ce serait The Tatami Galaxy. Cette adaptation d’un light novel de Tomohiko Morimi repose sur un procédé narratif novateur puisqu’elle explore, depuis le même point de départ (le choix d’un club extrascolaire lors de l’entrée à l’université), les existences alternatives d’un jeune étudiant japonais, explorées d’épisode en épisode. Yuasa s’amuse des possibilités offertes par le principe de répétition d’abord à des fins purement comiques mais aussi pour construire, pierre après pierre, une véritable dramaturgie aboutissant sur des considérations liées à l’isolation et la nécessité de s’ouvrir au monde pour accéder à la plénitude. Une thématique souvent explorée par l’animateur notamment à travers son excellent film Mind Game, mais ici portée à son apogée grâce aux possibilités du format sériel. The Tatami Galaxy agit aussi comme un rappel idéal des possibilités infinies de l’animation. Masaaki Yuasa conçoit son médium comme une forme libre, un flux continu de pensées, de sensations et d’idées, jamais restreint par la nécessité de représenter le réel.

4. The Deuce (2017 – 2019) – David Simon et George Pelecanos

Figure incontournable de la production télévisuelle HBO de ces 20 dernières années, David Simon n’en finit pas de sculpter du diamant sociologique brut dans la matière foisonnante de la société américaine. Après ses études de la ville de Baltimore (The Wire) et des conséquences de l’ouragan Katrina (Treme), très ancrées dans l’actualité au moment de leur sortie, l’ancien journaliste fait un bond dans le temps avec The Deuce. L’approche et le regard, acérés et lucides, restent plus pertinents que jamais dans la captation des bouleversements moraux, politiques et structurels d’un espace-temps donné. Nouvelle fresque monumentale, The Deuce complète le travail de l’auteur avec des constats qui semblent indiquer peu de changements notoires depuis les années 70, qu’il s’agisse de condition féminine ou de corruption politique. Moins sèche et tranchante dans sa mise en scène qu’un The Wire, la série magnifie sa recréation d’époque par une photographie chamarrée et cotonneuse qui capte les élans extatiques de caractères sublimes pour ensuite mieux en révéler les envers tragiques. Au même titre que les œuvres citées ci-dessus, The Deuce devrait aussi bien s’intégrer aux cursus des écoles de cinéma que celles de sociologie, constituant tout à la fois un document d’investigation d’une exhaustivité et d’une précision chirurgicale et une fiction exaltante.

3. Puella Magi Madoka Magica (2011) – Akiyuki Shinbo et Gen Urobuchi

On a parfois à tort vendu Madoka sur son seul effet de contraste, jouant sur le décalage entre la mignonnerie de ses graphismes et les épreuves souvent brutales, tant physiquement que psychologiquement, traversées par ses protagonistes. La série animée réalisée par Akiyuki Shinbo (la série des Monogatari) et scénarisée par Gen Urobuchi (Psycho-Pass) recèle pourtant une véritable richesse au-delà de ces considérations sensationnelles. Madoka hérite d’Evangelion et applique les préceptes de l’oeuvre culte de Hideaki Anno au genre du magical girl. Les codes des séries de jeunes filles aux pouvoirs magiques se battant en tenue rose bonbon sont ainsi détournés pour adopter une portée nettement plus torturée. La série de Shinbo et Urobuchi se construit comme un véritable drame dont les révélations et les tribulations des protagonistes s’articulent en une formidable montée en intensité émotionnelle. Madoka peut également compter sur un graphisme audacieux alternant un design des personnages arrondi et “trop mignon”, des décors réalistes aux détails fouillés et des séquences d’affrontement hallucinogènes, où l’animation 2D classique se mêle à des effets de “photo-collage” en stop-motion et des expérimentations visuelles tendant vers l’abstraction. La splendide partition de Yuki Kajiura achève de faire de Puella Magi Madoka Magica un indispensable de la japanimation moderne.

2. The Americans (2013 – 2018) – Joe Weisberg

Le genre de l’espionnage dans son incarnation la plus sobre n’aura été que peu en vogue durant la décennie écoulée. Sous sa forme télévisuelle, il aura fallu compter sur Joe Weisberg, créateur de The Americans. Située dans l’Amérique des années 80 gangrenée par la Guerre Froide, elle raconte l’histoire d’un couple d’agents du KGB infiltré sur le territoire depuis plus de 20 ans et passant pour une famille américaine modèle. Cet intrigant pitch est le terreau d’un foisonnement thématique parfaitement exploité au fil des six saisons. Les tensions entre la mission et la vie de famille, le manque de foi envers un gouvernement soviétique de plus en plus déconnecté des réalités et les conséquences de leurs actions sur des vies innocentes sont autant de questionnements qui hanteront le duo incarné par Keri Russell et Matthew Rhys. Constamment renouvelée par des enjeux historiques réels (par exemple la paranoïa liée à la guerre bactériologique), la série peut de plus compter sur un traitement formel sobre et antispectaculaire offrant de splendides moments de tension tout en laissant constamment l’intimité des personnages au premier plan. Portée par un casting impérial, The Americans s’impose comme un modèle de réussite dont la réception discrète ne peut qu’inciter à la faire découvrir au plus grand nombre. 

1. Justified (2010 – 2015) – Graham Yost

Avec pour héros un Marshall anachronique, bottes parfaitement cirées, chapeau élégant et colt aux aguets, Justified constitue du haut de ses six saisons la relecture contemporaine définitive du western. À l’image de ses personnages de laissés pour compte sans cesse tiraillés entre un sens de l’honneur et de la loyauté surannés d’une part, et une volonté égoïste de survivre par tous les moyens dans une Amérique qui ne leur offre aucune possibilité de salut d’autre part, la création de Graham Yost offre un regard ambivalent et contrasté sur les codes d’un genre cinématographique désuet. D’un côté, Justified réinvente avec un humour viscéral et une décontraction contagieuse un passé fantasmé par le cinéma où les conflits se réglaient dans un souci permanent d’équité, à coup de règlements de compte musclés mais toujours bienveillants. De l’autre, la série révèle une amertume et un sens tragique de la perte de valeurs ancestrales. De vilains personnages d’arrivistes opportunistes viennent ainsi écorner une routine ancrée depuis des lustres dans le chef de ces rednecks marginaux. La richesse de Justified tient dans cette tension permanente entre la sublimation de figures héroïques séminales et leur mise à mal par les affres de l’Amérique contemporaine : elle est tout autant un discours sur l’histoire d’un pays que sur un imaginaire cinématographique qui l’a constamment réinterprétée. 


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