El Camino : A (Breaking) Bad Movie

On ne présente plus Breaking Bad. Diffusée entre 2008 et 2013, la série de Vince Gilligan s’est rapidement imposée comme un événement culturel incontournable. Réinterprétant à son compte l’héritage des grandes séries sur le crime organisé (Les Soprano bien évidemment, et son articulation complexe entre vie du crime et sphère familiale), la série se distinguait en mettant en scène Walter White, un professeur de chimie dont la condamnation par un cancer le pousse à se lancer dans la fabrication de méthamphétamine. Entre son univers marquant, son approche visuelle stylisée, son sens du suspense et la caractérisation passionnante de ses personnages, Breaking Bad est rapidement devenue un rendez-vous télévisuel immanquable. Depuis sa fin, Gilligan poursuit l’aventure au travers d’un spin-off, Better Call Saul. Cet automne, le créateur a également décidé de revenir une nouvelle fois sur son oeuvre par le biais d’un film : El Camino

Prolonger l’univers d’une série par le média filmique n’a, en soi, rien de neuf. Plusieurs exemples viennent à l’esprit, parmi lesquels les nombreux films dérivés des différentes incarnations de Star Trek, et bien entendu le Twin Peaks: Fire Walk With Me de David Lynch. L’animation japonaise s’est également fait une spécialité d’agrémenter ses séries de longs-métrages au budget et ambitions plus conséquents, The End of Evangelion ou Cowboy Bebop: le film comptant parmi les cas les plus emblématiques. Au travers de toutes ces déclinaisons, la question essentielle reste de savoir comment se positionner par rapport au matériau d’origine et de l’enrichir sans déforcer sa portée. Dans le cas de David Lynch, Fire Walk With Me était l’occasion de se réapproprier totalement un univers qui lui avait progressivement échappé, tout en en altérant sérieusement le ton. Dans le cas de Hideaki Anno (géniteur d’Evangelion), il s’agissait avant tout d’offrir à sa création la fin qu’il avait dès le départ envisagée, coupée du script original pour des raisons budgétaires. Chez l’un comme chez l’autre, la transition du petit vers le grand écran était un geste d’artiste reprenant les rennes d’une oeuvre aux aléas de production chaotiques. 

Le cas de Breaking Bad est passablement différent. Auréolée dès le départ d’un franc succès, la série a connu un parcours sans embûches et a été conclue selon les termes de son créateur au cours d’une dantesque saison 5 diffusée en deux parties. Ses deux ultimes épisodes lui offraient un dénouement des plus satisfaisants en scellant avec plus ou moins d’ambiguïté le destin des personnages encore présents à l’écran. L’édifice paraissait définitivement achevé et l’on pouvait légitimement se demander comment Vince Gilligan allait prolonger l’expérience et, surtout, comment son long-métrage trouverait une raison d’exister au sein d’un cercle narratif désormais clos. 

Pour ce faire, le  réalisateur a choisi de situer son action immédiatement après la fin de la série. Alors que le sacrifice de Walter White lui a permis de fuir la fabrique de méthamphétamine où il était retenu captif, Jesse Pinkman (Aaron Paul) doit désormais organiser sa fuite loin de la ville d’Albuquerque. Inutile de détailler davantage le synopsis tant il contient l’essentiel du récit d’El Camino. Faisant office d’épilogue après l’épilogue, le long-métrage se concentre essentiellement sur le personnage de Pinkman en apportant une véritable résolution à son arc narratif. À ce titre, la fin de Breaking Bad pouvait paraître abrupte : en pleine échappée à bord d’une voiture, le jeune homme apparaissait libre mais sans perspectives d’avenir tangibles. Cette image faisait office d’ultime note d’intention concernant le personnage. À l’inverse d’un Walter White, condamné dès les débuts de la série et propulsé dans le monde du crime par un soubresaut de désir d’existence, Jesse Pinkman a encore toute sa vie devant lui. Son parcours de criminel aura beau lui avoir fait abandonner tout ce à quoi il tenait, il n’a pas totalement scellé son destin. L’avenir du personnage semblait figuré par une page blanche, et El Camino ne pouvait que s’inscrire dans la continuité de cette idée sous peine de mettre à mal l’intégrité de la fin originelle de la série. 

Cette contrainte restreint d’emblée les possibilités du film. L’issue incertaine de l’arc dramatique de Jesse étant connue, l’intrigue ne pouvait que placer de nouveaux obstacles sur la route du protagoniste pour retarder l’échéance de sa conclusion. Les deux heures d’El Camino se limitent ainsi à une chasse au trésor permettant à Pinkman de rassembler le magot nécessaire à sa fuite vers l’inconnu, la fameuse table rase tant désirée. Construire un thriller un tant soit peu consistant autour d’un argument de départ si rudimentaire n’est pas chose aisée, et le script souffre indéniablement de ce manque de matière première. 

La première conséquence en est un étirement temporel systématique de toutes les séquences. Si la lenteur a toujours fait partie intégrante de l’ADN de Breaking Bad, c’est parce qu’elle était au service des enjeux extraordinaires de la série. La tension liée à des situations de plus en plus dangereuses et sans issue apparente s’en trouvait exacerbée, d’autant plus qu’elle mettait également en exergue les moindres défaillances de personnages poussés dans leurs derniers retranchements. El Camino ne peut prétendre ni à l’intensité des plus grands moments de la série, ni à sa complexité dans la caractérisation de ses différents intervenants. Son déroulement linéaire, construit autour du seul point de vue d’un Jesse Pinkman unilatéral au parcours tracé d’avance, ne peut prétendre offrir la substance propice à un ralentissement systématique de l’action. 

Les nombreux temps morts s’apparentent dès lors avant tout à un procédé artificiel mis en place pour glaner de précieuses minutes. Ainsi, alors que l’histoire semble atteindre une résolution à la moitié du film, un retournement des plus poussifs relance l’intrigue pour une autre heure sans que l’intérêt des péripéties n’en soit relevé. La série n’est bien entendu pas étrangère à ce genre d’épaisses ficelles, en témoigne l’épisode du braquage du train, ambitieux mais complètement facultatif à la narration d’ensemble. Breaking Bad a toujours entretenu une verve sensationnaliste, à coup de twists imprévisibles, de cliffhangers bancals et de répliques pensées pour marquer l’esprit. Mais cette tendance demeurait contrebalancée par une qualité d’écriture et un sens de la dramaturgie dont El Camino manque cruellement. 

Un autre artifice plébiscité par Gilligan pour motiver la durée de son métrage est le recours aux flashbacks. Ceux-ci ponctuent et interrompent régulièrement le déroulé du récit, sans toutefois y apporter une quelconque plus-value. En effet, la plupart de ces séquences illustrent la captivité de Jesse et ne servent qu’à insister sur des éléments de l’histoire au présent, tout en appuyant l’expérience traumatique du personnage, déjà amplement chroniquée dans la série. Seuls deux retours dans le passé semblent trouver une quelconque pertinence thématique. Centrés autour de figures connues (dont l’identité restera tue) ils se concentrent, non sans une certaine amertume, sur les possibilités futures de Pinkman et la nature profondément malléable de son devenir. Sans être indispensables, ces apartés ont le mérite d’apporter au film un semblant de développement de fond au sein d’un projet majoritairement bien trop superficiel. 

Car c’est bien là le principal souci d’El Camino. Conclusion pléonastique à la fois inutile à son matériau d’origine et dénuée de sens sans lui, le film peine à justifier son existence. Ce constat n’est que plus apparent lorsque l’on compare le long-métrage de Gilligan avec une autre adaptation filmique de série culte sortie quelques mois plus tôt : Deadwood, le film. Trop onéreuse par rapport à ses rentrées financières, l’ambitieuse fresque western de David Milch avait été annulée dans la précipitation par HBO au terme de sa troisième saison. Conséquence inévitable : le showrunner n’avait pas eu l’occasion de conclure en bonne et due forme son oeuvre, qui resta inachevée pendant plus de dix ans. 

Dans de telles circonstances, la possibilité de revenir à son univers par le biais d’un film s’imposait comme une opportunité miraculeuse. Faisant revenir tous les personnages-clés de la série pour un grand baroud final, Deadwood, le film souffrait presque du problème inverse d’El Camino puisque son fil narratif très ramassé aurait aisément pu remplir une saison complète. Il n’empêche que, malgré quelques éléments de son script un brin expédiés, le film légitimait pleinement son existence en revenant successivement sur les principaux personnages de la série et en clôturant systématiquement leurs arcs. Lors de ces deux heures riches en émotion, la création maîtresse de Milch trouvait une finitude inespérée. 

Les deux cas sont bien entendu radicalement différents. Tandis que Deadwood demeurait incomplète sans ce parachèvement longtemps attendu, la série de Vince Gilligan peut parfaitement se passer d’El Camino sans perdre ni de sa richesse ni du caractère définitif de sa fin. Il paraît néanmoins nécessaire de comparer les deux long-métrages, en particulier à une époque où le phénomène semble appelé à se multiplier. La fusion progressive entre médias filmique et télévisuel, encouragée notamment par Netflix, semble en effet propice à l’émergence de longs-métrages adaptés de séries emblématiques. Pour preuve : The Many Saints of Newark, préquel des Soprano, est attendu dès l’année prochaine. 

À ce titre, et c’est l’une des quelques qualités du film de Gilligan, jamais El Camino ne pâtit de ses origines télévisuelles. La série disposait déjà d’une esthétique soignée, amplifiée ici par un passage à un format d’image plus large (le 2.39 : 1 au lieu du 1.78 : 1). Le réalisateur et son directeur de la photographie Marshall Adams dépeignent Albuquerque, ses larges avenues et ses bâtiments aseptisés comme un terrain de western post-moderne idéal. Gilligan s’amuse d’ailleurs à plusieurs reprises avec les codes du genre, notamment au travers d’une scène de duel sergioleonienne à la tension palpable. Malgré une propension au tape-à-l’oeil déjà présente dans la série, Gilligan a réussi son pari de transposer son univers visuel à un format plus ample.

Difficile de ne pas voir derrière la démarche de Vince Gilligan un certain cynisme. Profitant d’un intérêt encore vivace pour sa série phare, le créateur livre un objet filmique au succès assuré et à même de contenter une fanbase dévouée. Mais El Camino n’a ni l’ampleur ni la pertinence au sein du canon de Breaking Bad pour dépasser le statut de petit épisode bonus péniblement étiré pour atteindre la durée d’un long-métrage. La seule chose qu’on pourrait espérer, c’est que Gilligan ait la présence d’esprit de ne pas exploiter davantage le filon des aventures de Walter White, sous peine d’en éroder la portée iconique. 

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