[Dossier] Dark Crystal : heroic-fantasy synthétique – Partie 1

A l’origine, le film The Dark Crystal de Jim Henson et Frank Oz sorti en 1982 fait déjà office de petit contrebandier au sein de la production hollywoodienne des eighties, dont l’esthétique clipesque entérine une vague de films de SF et d’action qui privilégient rythme véloce et spectacle tonitruant. Le film se démarque par le déroulé de sa narration, languissant et méditatif, mais également par le choix de marionnettes l’inscrivant davantage dans le merveilleux et le conte. Cependant, le métrage ne doit pas être considéré comme une exception isolée et s’intègre en réalité à un petit corpus de propositions de pure heroic-fantasy. On pourra citer, pèle-mêle, L’histoire sans fin de Wolfgang Petersen, Conan le barbare de John Milius, Legend de Ridley Scott ou encore Ladyhawke de Richard Donner. La venue d’un préquel sur Netflix, Age of Resistance, sous forme de série de 10 épisodes, paraît encore plus saugrenue et donc rafraîchissante dans le contexte cinématographique hollywoodien actuel. Elle situe son histoire des années avant le film d’Henson où le monde est dominé par les terribles Skeksès. Les Gelflings, alors en grand nombre et scindés en plusieurs tribus, entament une quête pour susciter un mouvement de résistance et sauver le monde de Thra.

Ce qui frappe d’emblée avec Age of Resistance, c’est la reprise à l’identique des animatroniques qui permet en 2019 de garder et surtout sublimer le cachet inimitable du film d’origine. Le recours aux fonds verts et aux incrustations numériques a été réduit au minimum dans le but de préserver une authenticité brute, un caractère “fait-main” et artisanal plus pertinent que jamais au milieu de l’amas informe et purulent du tout digital qui gangrène le cinéma de genre américain. Assez miraculeusement, on oubliera très vite que les personnages principaux de l’intrigue sont des automates animés manuellement tant leurs mouvements sont fluides et leurs faciès expressifs.

De plus, l’heroic-fantasy est un genre au final très peu représenté au cinéma contrairement à son exploitation dans les domaines littéraire et vidéoludique. C’est en cela aussi que la série, sorte de synthèse de toutes les grandes propositions post-2000 du Seigneur des Anneaux à Game of Thrones, est susceptible de contenter les blasés du CGI et du numérique à tout craint comme les adorateurs d’un imaginaire inépuisable.

La volonté est en effet manifeste de la part des créateurs d’apposer à l’œuvre une ampleur et une générosité romanesques que n’aurait pas reniées un Tolkien. Les rites, coutumes, langues et autres distinctions ethnologiques entre peuplades sont magnifiées par une direction artistique gorgée d’infimes nuances. Tant de minutie dans le rendu des décors et maquettes miniaturisées, mais plus encore dans la caractérisation anthropologique des différentes races et créatures, laisse pantois. Des séquences d’exploration éthérées à l’instar de jeux vidéos comme The Elder Scrolls permettent de saisir tout le foisonnement d’une faune et d’une flore merveilleusement typées : ils n’ont d’autre visée que d’offrir des instants de pure contemplation esthétique.

La musique d’ascendance celtique et classique combine le violon, les tambours, la cornemuse et les chants traditionnels afin de sublimer batailles, moments d’émotion intime et autres grandes effusions lyriques. Cette multiplicité sonore participe également de cette richesse descriptive et ces ambitions démontrent qu’il ne s’agit pas d’instrumentaliser l’univers originel dans un geste putassier, mais bien de l’approfondir et de répondre à la fonction première de l’heroic-fantasy. À savoir recréer de toutes pièces un macrocosme fantasmé et lui conférer une texture palpable et crédible.

Cependant, toute cette perfection technique ne pouvait se suffire à elle-même et se devait de supporter des intrigues et thématiques puissantes. Loin de se cantonner à l’hommage propret, bien exécuté mais sans âme, les showrunners (avec en tête de file, l’improbable Louis Leterrier) combinent le meilleur des entrées contemporaines. Les intrigues familiales shakespeariennes au sein des mêmes clans, pétries de jalousie, de luxure et de soif de pouvoir, convoquent les grandes heures de Game of Thrones. Le manichéisme est perpétuellement évité avec par exemple la princesse Seladon, l’une des trois filles de la reine des Gelflings.

Via une écriture qui prend bien soin de justifier la trajectoire psychologique, les doutes, les errements puis les coups de sang du personnage, Dark Crystal établit inconsciemment un parallèle d’une ironie mordante avec celui de Daenerys Targaryen. En l’espace de quelques séquences de brimade efficaces et directes parcimonieusement disposées dans la narration sur trois épisodes, le revirement du personnage apparaît plus convaincant que celui d’Emilia Clarke sur huit saisons et s’impose comme une petite leçon d’écriture à l’encontre de Benioff et Weiss.

Il en va de même pour la représentation des Skeksès. Si l’impuissance des Gelflings face à ces êtres réellement terrifiants est sans cesse évoquée par la contre-plongée et des jeux d’échelle parfaitement gérés, la réalité de leur condition est au final plus nuancée et permet là encore d’éviter une dichotomie rigide vertueux Gelflings/abominables Skeksès. La majorité d’entre-eux se révèle certes moralement très douteuse, mais leurs excès et atrocités sont commis sous l’égide d’un ultra-libéralisme parfois destructeur propre à nos sociétés occidentales. Leur exploitation du Cristal en question apparaît dès lors comme un miroir certes déformé et accentué, mais sans appel, d’une tendance à exploiter égoïstement les ressources et dénier leur partage équitable au plus grand nombre.

Par ailleurs, leurs aspirations n’ont rien à voir avec la seule volonté de puissance et de domination totalitaire du monde d’un Sauron : ils cherchent avant tout à résoudre l’énigme de la vie éternelle, obsession de la mortalité qui travaille chacun d’entre-nous. Les Skeksès ne sont donc pas dépeints comme l’incarnation d’un Mal ontologique absolu mais bien comme des êtres faillibles, comme le sont par ailleurs les Gelflings eux-mêmes en regard du destin de Seladon cité plus haut. Bien sûr, la tradition du genre suppose une scission claire entre forces lumineuses et forces obscures et jamais le spectateur n’aura de doute quant à l’appartenance de tel ou tel personnage à l’un ou l’autre camp. Mais cette tendance à donner à chacun des raisons palpables d’agir à l’encontre de l’éthique sous le poids de la tradition, des liens du sang ou de la nécessaire pérennité d’une espèce se place dans la droite lignée de Game of Thrones.

Elle témoigne également d’une fidélité à toute épreuve au matériau d’origine dont la série constitue un prolongement thématique naturel. On apprenait ainsi dans le film de 1982 que les Skeksès et les Mystiques constituaient les deux parties essentielles d’un seul être unique. Luxure et ascèse, fourberie et droiture, lâcheté et bravoure… Les deux faces d’une même pièce sont constamment indissociables dans la série Netflix et le métrage d’Henson était déjà tout imprégné de cette philosophie très Yin et Yang. Cet évitement du schématisme primaire n’est pas la seule dimension de la série HBO que l’on retrouve dans Age of Resistance.

Le show ne ménage par exemple pas le spectateur avec des moments d’une brutalité et d’une violence graphique confondante. Les exactions commises par les Skeksès sont représentées frontalement, bien davantage que dans le SDA où même les actes les plus barbares comme le massacre de villageois par les forces de Saroumane paraissent pâles et aseptisés en comparaison. Cette absence de compromis paraît d’autant plus sidérante qu’elle prend racine au sein d’une esthétique qui semblait de prime abord privilégier le conte innocent principalement destiné aux plus basses tranches d’âge.

Les éruptions subites de sauvagerie, parfois situées à la lisière de l’horrifique pur, rappellent la série animée japonaise Made In Abyss dont les excès contrastaient de manière vertigineuse avec la rondeur et la douceur des traits de visage et du coup de crayon global, naïf et coloré. Le monde de Thra tient au final bien davantage de Westeros que de la Terre du Milieu, sorte de moyen-âge alternatif impitoyable où la mort n’épargne personne. A l’instar de la série phare de Weiss et Benioff première manière, les différents personnages sont donc soumis à de réelles épreuves, d’une implacable cruauté. Rien ne leur est épargné et leur existence apparaît comme bien fébrile.

Contrairement aux héros du SDA pensés avant tout comme des figures homériques et donc des demi-dieux dotés de capacités étourdissantes, une épée de Damoclès semble flotter au-dessus de chacun d’eux et est à tout moment susceptible de s’abattre sur leur destin. Chaque décision ou choix stratégique entrepris trop impulsivement sous le coup d’affects irrépressibles pourra s’avérer fatal à des degrés divers (R.I.P. Robb Stark). Leterrier et son équipe ont eu le bon goût de ne retenir de la saga que ce qu’elle apportait de singulier dans le paysage de l’heroic-fantasy, à savoir une approche beaucoup plus réaliste et terre-à-terre du genre. C’est justement ce qui avait provoqué la fureur des fans de GoT qui tout à coup voyaient des êtres friables se muer subitement en super-héros increvables. Age of Resistance n’hésitera donc pas à sacrifier des caractères phares de son récit dans l’optique de générer un lien véritablement empathique entre eux et un spectateur constamment anxieux de leur sort.

Ces nombreux parallélismes permettent déjà de saisir en partie en quoi Dark Crystal est un exemple parfait de synthèse intelligente et aboutie des productions les plus récentes en la matière. Cependant, bien des aspects restent à aborder dans le cadre de cette oeuvre foisonnante. Elle fera donc l’objet d’une deuxième partie de dossier consacrée cette fois au travail de caméra et de mise en scène ainsi qu’à un message profondément moral tout droit hérités de la trilogie de Peter Jackson. À très vite !

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