Top 30 des Films de la Décennie : partie 2

15. Le Loup de Wall Street (2013) – Martin Scorsese

Lors de sa sortie en 2013, le plus gros succès commercial de Martin Scorsese a donné lieu à une inévitable polémique, automatique lorsqu’il s’agit de mettre en scène les dérives les plus discutables de l’homme moderne. On a ainsi accusé le cinéaste de glorifier son personnage principal et de laisser libre cours à d’obscures pulsions libidineuses. Pourtant, l’approche scorsesienne reste la même. En variations diverses sur le mythe d’Icare, elle offre encore et toujours le spectacle difficilement soutenable d’un être artisan de sa propre destruction, angle d’attaque qui n’avait jamais subi les foudres de la bien-pensance auparavant. Les effets de style du bonhomme ont toujours eu pour objectif, par l’hyperbole, de nous renvoyer au visage le reflet du monde tel qu’il est et non comme nous voudrions qu’il soit. Un monde de surenchère aussi magistralement personnifié par Di Caprio ici que par De Niro dans l’illustre Raging Bull.

14. Holy Motors (2012) – Leos Carax

Auteur d’une filmographie peu abondante mais qualitative dans les années 80 et 90, Leos Carax a laissé s’écouler pas moins de 13 ans entre Pola X et ce dernier film. Il a profité de cette période de disette pour observer attentivement les profondes mutations de son médium à l’orée du 21e siècle. Holy Motors est l’un des rares films qui mérite pleinement l’étiquette galvaudée d’ovni, tant il ne ressemble à rien de connu. Par l’intermédiaire de son acteur fidèle Denis Lavant, génie protéiforme à la plasticité corporelle prodigieuse, le franc-tireur français élabore un voyage purement sensoriel au travers de toutes les déclinaisons contemporaines de son art (qu’il s’agisse des genres populaires ou des modes de captation). Son film est une célébration funèbre de la disparition d’une certaine idée du cinéma, tout à la fois galvanisante et d’une tristesse infinie. 

13. Climax (2018) – Gaspar Noé

Gaspar Noé semble s’être fixé comme objectif de repousser les limites tant de ce qu’il est possible de montrer à l’écran que de la forme cinématographique en elle-même. Ainsi, après un Love qui se distinguait en montrant à l’écran des relations sexuelles non simulées, Climax prend pour point de départ une soirée arrosée et (involontairement) infiltrée de stupéfiants au cours de laquelle les convives sombrent peu à peu dans un état de débauche décomplexée, à mesure qu’une substance illicite non identifiée les débarrasse de leurs inhibitions. Le métrage prend dès lors des allures de lent cauchemar éveillé au sein duquel les expérimentations visuelles de Noé (plans-séquences, caméra retournée, jeu sur les éclairages et flashes de couleurs…) conditionnent le spectateur dans un état de bad trip permanent. Une proposition sidérante dont on ne sort pas indemne.

12. Le Vent se lève (2014) – Hayao Miyazaki

Contrairement aux dires de son créateur lors de sa sortie, Le Vent se lève ne sera pas le dernier film de Hayao Miyazaki. Le 11e long-métrage du vétéran de la japanimation arbore pourtant des airs testamentaires. Le cinéaste s’y projette dans la peau de Jiro Horikoshi, concepteur d’avions japonais ayant contribué à la création du terrifiant “Chasseur Zéro” durant la Seconde Guerre Mondiale. Au-delà des horreurs de la guerre, Miyazaki aspire à représenter Jiro comme un rêveur dont l’imaginaire permit la création de formidables machines volantes, mais dont les obsessions ont souvent empiété sur sa vie privée. Le point de vue attendri jeté par le réalisateur sur son personnage se ressent jusque dans l’animation, qui ignore le contexte terre-à-terre du récit pour se parer d’un onirisme fantaisiste caractéristique de son auteur. Plus sobre mais tout aussi poignant que les grands chefs-d’oeuvres du cinéaste, Le Vent se lève n’est que l’énième consécration du génie miyazakien, intemporel.

11. An Elephant Sitting Still / So Long My Son (2019) – Hu Bo / Wang Xiaoshuai

Déjà l’objet d’un versus dans nos lignes, il nous semblait impossible de dissocier An Elephant Sitting Still de Hu Bo et So Long, My Son de Wang Xiaoshuai. Réalisés d’une part par un jeune cinéaste parti trop tôt et de l’autre par un vétéran du cinéma chinois, les deux œuvres fonctionnent comme des miroirs déformants de la société qui les a vus naître, le premier regard étant jeté sur une jeunesse en déroute et l’autre sur une histoire oppressive. Hu Bo exprime ses idées par le recours aux longs plans-séquence isolant les personnages de leur environnement, tandis que Wang Xiaoshuai étale son récit sur des décennies, l’incessant recours aux flashbacks se voulant illustratif de l’impossibilité d’échapper à un passé traumatique. An Elephant Sitting Still et So Long, My Son sont deux œuvres essentielles du cinéma chinois contemporain, à découvrir de toute urgence.

10. Oncle Boonmee – Celui qui se souvient de ses vies antérieures (2010) – Apichatpong Weerasethakul

Expérience à nulle autre pareille, cette Palme d’or 2010 a fermement divisé la critique. Là où certains y ont vu un exercice abscons et hermétique de première grandeur, d’autres ont vanté une approche du cinéma justement sincère, mais tellement ancrée dans sa culture d’élection (la Thaïlande rurale) qu’elle a pu se heurter à une simple fermeture d’esprit. En effet, ce film aborde la question du dialogue avec les morts avec une folle sérénité, dans une coulée contemplative qui semble imprimer le concept galvaudé de “lâcher-prise” à même la pellicule. Une fois ses propres préjugés mis au placard, l’oeuvre, loin d’être cryptique, repose justement sur un retour aux moyens et à l’ébahissement enfantin propres au conte et au cinéma des origines. Vrai film hypnotique et enchanteur, il impose Apichatpong Weerasethakul comme le plus grand cinéaste du sensoriel actuel aux côtés de David Lynch

9. Once Upon A Time… In Hollywood (2019) – Quentin Tarantino

Quentin Tarantino est un cinéaste en constante évolution. Ces dernières années ont vu le réalisateur se radicaliser et reconfigurer ses figures de style habituelles pour leur donner une profondeur nouvelle, comme en témoignait déjà Les Huit Salopards et son sous-texte désabusé sur une Amérique rongée par la haine. Avec Once Upon a Time… In Hollywood, déjà critiqué en ces lignes, Tarantino livre une impressionnante fresque d’ambiance sur le Hollywood de la fin des années 60 et dresse le portrait d’une époque vouée à disparaître à jamais. Il teinte pour l’occasion son approche habituellement ludique d’une mélancolie et d’une puissance émotionnelle trop rarement foulées, tout en réaffirmant la puissance absolue du cinéma comme machine à rêve. Offrant par ailleurs deux de leurs plus beaux rôles à Leonardo DiCaprio et Brad Pitt, Once Upon a Time… In Hollywood est peut-être le chef d’oeuvre du maître.

8. Le Conte de la Princesse Kaguya (2014) – Isao Takahata

Le chef-d’oeuvre animé de la décennie restera le dernier film du regretté Isao Takahata. Le Conte de la Princesse Kaguya réarrange un conte japonais ancestral pour dénoncer avec une lucidité implacable les dérives d’un traditionalisme dogmatique. L’injustice dont est victime la jeune Kaguya n’est que plus déchirante du fait qu’elle découle d’un profond amour, comme c’était déjà le cas pour les enfants du Tombeau des Lucioles. Incarnant le versant plus “adulte” du Studio Ghibli, Takahata concevait ses films comme des uppercuts émotionnels dont la finalité cruelle ne peut que contraster avec l’immense pureté de ses protagonistes. L’animation toute en traits crayonnés proche du croquis alterne entre un minimalisme épuré et de véritables explosions de formes et de couleurs. Un choix esthétique au diapason des thématiques du film : un immobilisme presque mortifère dont cherche à s’extraire un torrent de vie et d’émotions.

7. The Tree Of Life (2011) – Terrence Malick

Rétrospectivement, The Tree Of Life apparaît comme le grand tournant de la carrière de Terrence Malick. Après Le Nouveau Monde qui restait très narratif malgré ses envolées métaphysiques, Malick fait un pas de plus vers l’abstraction. Il éclate son récit entre passé et présent, réduit le dialogue au minimum au profit de cette voix-off désormais indissociable de son style et préconise un cinéma ultra-sensoriel où la réflexion théologique prend des proportions jamais atteintes auparavant. Pourtant, loin de se réduire à un énorme pensum poseur, Tree Of Life ne se dépare pas, dans sa version longue, d’une véritable incarnation au travers du destin d’une famille américaine filmée avec amour et sublimée par des acteurs en état de grâce. Après ce film, chef-d’oeuvre d’une vie, Malick basculera définitivement dans l’auto-caricature et donnera raison à tous ses détracteurs. 

6. Melancholia (2011) – Lars Von Trier

On n’attendait pas vraiment le fauteur de troubles danois dans le domaine du film de SF apocalyptique. Son monument trouve sa saveur et son originalité dans son détournement total d’un genre profondément hollywoodien : Lars Von Trier ne se sert de cette atmosphère de fin du monde que comme prétexte malin à radicaliser toujours plus avant son auscultation impitoyable de l’âme humaine. Le personnage interprété par la magnifique Kirsten Dunst trouve ainsi, à l’approche de ce cataclysme imminent, une paradoxale paix intérieure. Et révèle par réfraction l’hypocrisie de son entourage, nouveau concentré de bassesse humaine que le cinéaste flingue avec la férocité cynique qui lui est propre. Tout comme Dancer in the dark ou Breaking The Waves, Melancholia n’est jamais qu’un autre sublime portrait de femme qui semble devoir supporter à elle seule tous les maux du monde. 

5. Leto (2018) – Kirill Serebrennikov

Cette petite pépite russe signée Kirill Serebrennikov entend se réapproprier les codes de la comédie musicale pour les appliquer à un cadre spatio-temporel bien défini : l’URSS des années 80 et l’émergence de sa scène rock underground. Tragédie sentimentale habitée d’une immense tendresse pour ses trois personnages principaux, Leto est également un grand hommage à toute un pan de la musique populaire, qu’il cristallise au sein d’audacieuses séquences musicales remplies à ras-bord d’idées de mise en scène. Le cinéaste fait de son film une ode à la créativité et à la liberté (de l’art comme des mœurs) mais nuance son idéalisation de ce contexte révolu en rappelant systématiquement l’inévitable scission entre le rêve et la réalité, celle qui s’inscrit dans l’histoire. Un véritable vent de fraîcheur, rappel que le cinéma n’est pas encore trop vieux pour se réinventer.

4. La Vie d’Adèle (2013) – Abdellatif Kechiche

Sacré Palme d’Or à Cannes en 2013, La Vie d’Adèle représente l’apogée du génie d’Abdellatif Kechiche. Le réalisateur français s’est spécialisé dans un cinéma naturaliste dont la principale visée est de livrer une représentation brute et dénuée de tout artifice du quotidien. À travers la caméra de Kechiche, le spectateur suit deux époques de l’existence d’Adèle, étudiante puis jeune institutrice, à travers sa relation amoureuse avec Emma (Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux, toutes deux épatantes). Le cinéaste assume ses influences littéraires et échafaude son récit comme une représentation tragique de l’infranchissable écart entre les classes sociales. Représentant la naissance et la décrépitude de la passion avec la même énergie viscérale, le cinéaste plonge son spectateur dans un dispositif d’empathie totale avec son personnage principal, au sein duquel la longueur des séquences est essentielle tant elle semble épouser les aléas de la vie ordinaire.

3. Le Poirier Sauvage (2017) – Nuri Bilge Ceylan

La filmographie entière de Nuri Bilge Ceylan est construite comme un vaste “Ceylan Cinematic Universe”, à tel point que certains de ses films apparaissent comme interchangeables et que les mêmes acteurs, et parfois personnages, se retrouvent dans plusieurs d’entre-eux. Chaque métrage offre cependant une expérience unique et prolonge naturellement le précédent. Les obsessions de Ceylan sont la place de l’artiste dans la société, le rapport à la Nature, les affres du microcosme familial et de ses traditions, ainsi qu’un doute existentialiste profondément ancré dans l’histoire de la Turquie. Le tout est sublimé dans une mise en images qui magnifie les visages aussi bien que les paysages naturels. L’oeuvre de Ceylan, grand édifice organique dont le Poirier Sauvage constitue le point d’orgue, a des airs d’immense, sensible et bouleversante confession intime.

2. Mad Max : Fury Road (2015) – George Miller

Pour sortir le cinéma à grand spectacle hollywoodien de son ronronnement moribond, il aura fallu l’intervention de George Miller et la résurrection de la saga Mad Max. Fury Road reprend les grands principes de la saga culte et les transcende au sein d’une proposition de blockbuster absolue et sans aucune limite. Le film innove en établissant l’action comme principal dispositif de narration : elle n’est pas seulement une distraction mais fait pleinement corps avec les enjeux quasi-mythologiques, les motivations des personnages et en devient naturellement vectrice de l’implication émotionnelle. Spectaculaire dans sa mise en scène, son découpage nerveux mais toujours lisible et son cachet “à l’ancienne”, impressionnant par son travail inné sur les décors et les costumes, le dernier Mad Max demeure le dernier exemple en date d’harmonisation idéale entre les principes du divertissement et les exigences de l’art.

1. The Social Network (2010) – David Fincher

David Fincher est peut-être le cinéaste américain le plus important de son époque. Son autopsie des travers de l’âme humaine, des dessous d’une société trop propre sur elle et du pouvoir dévastateur des médias s’est révélée à travers des œuvres aussi marquantes que Seven, Zodiac ou encore Gone Girl, autre candidat de choix au sommet de ce classement. Biopic consacré au créateur de Facebook, Mark Zuckerberg, The Social Network se conçoit avant tout comme le portrait tragique d’un être surdoué mais esseulé, artisan de son propre isolement, ainsi que comme la chronique du renversement progressif de l’ordre social à l’aune de la révolution numérique. Fincher articule une forme de perfection filmique absolue au sein de laquelle mise en scène, montage, dialogue et musique vont de concert, et dissimule derrière son apparente froideur une sensibilité insoupçonnée dont la richesse prend sens au fur et à mesure des visionnages. Loin de l’académisme désuet traditionnellement associé au genre du biopic, The Social Network incarne le cinéma américain contemporain dans ce qu’il peut révéler de plus riche et ambitieux, et s’impose naturellement aux yeux des rédacteurs de ce blog comme le meilleur film de la décennie.

Le cas Christopher Nolan

Quatre films de Nolan couvrent la décennie avec, dans l’ordre chronologique, Inception, The Dark Knight Rises, Interstellar et Dunkerque. Divisant fortement les deux auteurs de ce blog, ils n’ont pas trouvé leur place dans le top. Inception et Interstellar sont pour l’un des films qui transcendent leurs concepts abracadabrants par une mise en scène toujours maîtrisée, inventive et spectaculaire, tandis qu’ils sont pour l’autre de l’anti-cinéma truffé de dialogues explicatifs qui escamotent toute vibration réelle. The Dark Knight Rises est perçu tout à la fois comme l’aboutissement parfait d’une trilogie dans sa relecture du mythe d’un côté, et comme une gigantesque boursouflure qui pulvérise le sens de la juste dose de The Dark Knight de l’autre. Enfin, Dunkerque constitue, selon les différents points de vue, un exercice de style vide de substance ou une relecture hallucinante du survival movie.

Once Upon a Time… In Hollywood

Après presque deux décennies qui l’ont vu explorer les genres et les époques, Quentin Tarantino, qu’on ne présente plus, revient à ses premières amours : Los Angeles. Mais il n’est point question ici de gangsters, de braquages qui tournent mal et de fictions pulpeuses. Pour son neuvième film, le cinéaste a en effet choisi de revenir sur une période phare de l’histoire culturelle américaine : la fin des années 60 et d’une certaine ère du cinéma hollywoodien, avec en toile de fond le meurtre de Sharon Tate perpétré par le clan de Charles Manson. Et, par ce biais, le cinéaste réalise probablement son film le plus personnel. 

Contrairement à ce que ses détracteurs aiment à laisser penser, Quentin Tarantino a toujours aspiré à faire évoluer son cinéma. Il est bien entendu difficile de nier que le réalisateur possède nombre de gimmicks propres : de longs dialogues exaltant le pouvoir de l’anecdote, une utilisation libérée et souvent décomplexée de la violence, des bandes-son en forme de compilation de titres oubliés des années 60 et 70, et un flot référentiel cinéphilique constant et assumé. Pourtant, Tarantino ne s’est jamais reposé sur ses acquis, même au sein d’un même genre. 

Ainsi, là où Django Unchained était un récit d’émancipation et de revanche face à l’oppresseur esclavagiste, son western suivant, Les Huit Salopards, apparaissait comme un constat impitoyable sur l’Amérique post-Lincoln tout en prenant la forme d’un huis-clos quasi-horrifique. Plus riche dans son sous-texte et maîtrisé dans sa forme que jamais, le huitième film du cinéaste s’imposait comme une nouvelle étape fondamentale de sa carrière et rappelait que Tarantino n’était pas seulement un grand divertisseur nourri à la pop culture, mais bien un auteur extrêmement intelligent et amplement conscient de ses effets. Il restait alors au réalisateur à revenir à L.A., terrain de jeu de ses trois premiers films, pour enfin réaliser le film définitif sur son sujet favori : le cinéma. 

Once Upon a Time… In Hollywood prend donc place dans un contexte bien réel, le Hollywood de 1969, et fait intervenir plusieurs personnalités emblématiques de l’époque : Sharon Tate et son mari Roman Polanski bien évidemment, mais aussi Jay Sebring, Steve McQueen ou encore Bruce Lee. Toutefois, Tarantino a préféré raconter son histoire par le biais de deux personnages de fiction. Rick Dalton (Leonardo DiCaprio) est un acteur autrefois auréolé de succès mais dont la carrière amorce son déclin, tandis que Cliff Booth (Brad Pitt) est son cascadeur attitré, meilleur ami et homme à tout faire. Le réalisateur exprime ainsi d’emblée son refus du label “tiré d’une histoire vraie” qui gangrène tout un pan de la production américaine contemporaine, et réaffirme à nouveau son ambition de faire du cinéma, uniquement du cinéma, tout en parlant de cinéma. 

A travers le personnage de DiCaprio, présenté comme un “has been” dont la carrière semble arrivée au point mort, Tarantino autopsie tout un pan de la culture américaine et d’une époque où la réalité rattrape progressivement le fantasme hollywoodien. Dès les premières scènes, Rick Dalton est confronté par Marvin Shwarz (Al Pacino) qui le met face à un inévitable ultimatum : sombrer dans l’oubli, ou bien migrer vers l’Europe pour tourner dans des westerns italiens – parcours traversé par plusieurs acteurs hollywoodiens de l’époque dont, évidemment, Clint Eastwood. Plus tard, le personnage est placé face à la génération hollywoodienne montante, incarnée par Tate et Polanski mais également par une jeune actrice de 8 ans adepte du “method acting”. Le constat est sans appel : les temps changent et les idoles du passé sont amenées à disparaître.

Ce contexte amer permet à Tarantino de réaliser son oeuvre la plus mélancolique. Les dialogues, indissociables du style du cinéaste, ne se construisent plus autour du simple plaisir du verbe et de la réplique jouissive, mais semblent plutôt mis au service de la psychologie des protagonistes et de la tonalité du film. Ainsi, la conversation entre Dalton et l’enfant-actrice évoquée plus haut voit le personnage de DiCaprio exprimer ses états-d’âme avec une sincérité mise à nu qu’on n’a que trop rarement vue chez le réalisateur. Si Tarantino n’a jamais négligé l’écriture de ses personnages, il retrouve ici une sensibilité et une émotivité qu’il n’avait plus dévoilées depuis Jackie Brown et le second volume de Kill Bill.

Le personnage de Brad Pitt apparaît comme une figure tout aussi tragique : “vrai” héros de guerre au passé trouble, il semble condamné à vivre dans l’ombre de celui dont il est la doublure sans jamais avoir récolté les lauriers de la gloire. Toutefois, à l’inverse de Rick Dalton, Cliff Booth n’exprimera jamais explicitement sa frustration et l’écriture laissera au spectateur le choix d’interpréter si le personnage est habité par la même mélancolie que son célèbre patron ou s’il accepte avec humilité son sort de faire-valoir. À travers la relation complexe et touchante entre les deux personnages, la figure de l’homme de scène s’oppose à celle de l’homme de l’ombre. 

La tonalité d’ensemble de Once Upon a Time… In Hollywood apparaît donc radicalement différente de ce que Tarantino propose d’habitude et se fait plus accablante et terre-à-terre que jamais. En ce sens, la construction du film pourra d’ailleurs décontenancer les aficionados du réalisateur, habitués à voir ce dernier bâtir ses scénarios autour d’un fil narratif épuré mais solide et de scènes-anthologies où la montée en tension se résout généralement par une explosion de violence récréative. Ici, les séquences s’enchaînent sans fil rouge apparent, Tarantino privilégiant une cohérence thématique plutôt que narrative. 

Once Upon a Time… In Hollywood est également le premier vrai film d’ambiance du cinéaste. Ce dernier a avoué lors de plusieurs interviews avoir voulu recréer “son” Los Angeles, celui qui a marqué son enfance lorsque sa mère emménagea dans la banlieue de la ville américaine. Au travers d’une ambitieuse reconstitution d’époque, Tarantino passe de longues minutes à capturer l’atmosphère de cet espace-temps unique. Durant de longues séquences sans dialogue, le spectateur accompagne Brad Pitt au volant de sa voiture, à travers les boulevards de L.A. et à travers lui les néons, les trottoirs et les drive-ins, le tout bercé dans de la musique d’époque. De la même manière, il suit Sharon Tate (Margot Robbie) lors de ses escapades nocturnes à travers les sphères hollywoodiennes branchées (la géniale scène du Playboy Mansion). 

Ces envolées contemplatives sont accompagnées par le splendide travail de Robert Richardson, directeur de la photographie de Tarantino depuis Kill Bill et dont le talent aura rarement été aussi bien exploité. Le choix d’un format d’image large (le 2.39 : 1) renforce l’aura de fresque qu’arbore Once Upon a Time… In Hollywood, tandis que d’élégants plans à la grue surplombent les bâtiments et les larges avenues pour mieux mettre en valeur les lieux emblématiques de ce L.A. des sixties, que Tarantino met plus que jamais en scène comme un lieu de fantasme et de nostalgie. 

Mais Once Upon a Time… In Hollywood s’impose par dessus tout comme le film définitif de Quentin Tarantino sur le cinéma. Par son sujet, bien évidemment, puisqu’après avoir célébré la cinéphilie et la richesse des multiples genres de films qui ont façonné sa culture, le cinéaste s’intéresse enfin à l’envers du décor, à la machine qui a produit tant des classiques qu’il idolâtre. Mais la méta-réflexion entamée par le long-métrage va bien plus loin que cela puisqu’elle interroge constamment le rapport même entre cinéma et réalité.

Lors d’une scène déjà emblématique, la Sharon Tate incarnée par Margot Robbie se rend au cinéma pour assister à une séance de Matt Helm règle son comte, dans lequel Tate a un rôle. Dans un jeu décontenançant, l’actrice s’installe sur le siège et regarde l’écran où apparaît non pas Margot Robbie interprétant Sharon Tate mais bien la véritable Sharon Tate. La séquence semble dès lors questionner les limites de la fiction et de sa capacité (ou non) à représenter le réel. Le cinéma crée l’illusion mais ne peut prétendre recréer une personne de chair et d’os, dont l’existence dans l’histoire fut une réalité, et en a-t-il seulement la prétention ?

De la même manière, pendant que Rick Dalton tourne une scène de western répondant à tous les archétypes du genre, sa doublure Cliff Booth débarque dans un ancien décor de western désaffecté où les malfrats traditionnels sont remplacés par une communauté hippie sous acide – que le spectateur identifie comme la famille Manson. La juxtaposition des deux scènes renforce leur contraste, d’un côté la fiction et ses codes rassurants, de l’autre la réalité, inquiétante et trouble mais aussi anti-spectaculaire. Tarantino s’amuse ainsi régulièrement à jouer sur les attentes, par exemple en faisant miroiter à son spectateur la perspective d’une confrontation épique ou d’une sanglante exécution, pour parfaitement détourner la scène au moment où elle atteint son climax. 

Cette déconstruction, loin d’être gratuite, participe pleinement de la fondation du propos. Ce n’est sans doute pas un hasard si les scènes les plus “tarantinesques” sont les reconstitutions de films d’époque, dans lesquelles le réalisateur exacerbe son sens de la tension, du dialogue culte et de l’explosion de violence. Autant de séquences qui jurent avec le ton doux-amer que revêt le reste du film. Le réalisateur affirme pleinement ses références et la manière dont elles ont contribué à construire sa filmographie, mais aussi le pouvoir de l’image de cinéma et sa capacité à échapper au réel. 

En ce sens, la conclusion du film (dont la nature sera tue en ces lignes) apparaît probablement comme le témoignage définitif de Tarantino à ce sujet. Toute la retenue dont le cinéaste avait fait preuve jusqu’à présent vole en éclat et voit Once Upon a Time… In Hollywood basculer dans une presqu’auto-parodie, entièrement consciente et assumée. La séquence finale, génialement ambiguë, peut à la fois être perçue comme une réaffirmation du pouvoir de catharsis et d’échappatoire du cinéma mais aussi, autre facette de la pièce, comme un trip sous acide, ultime déni face à l’horreur de la réalité. Elle apparaît également comme le geste le plus absolu de sa carrière de réalisateur : dans l’éternel division entre cinéma du réel et machine à rêve et à fantasme, Tarantino a fait son choix. Cette philosophie, qui a habité toute son oeuvre, s’incarne donc ici dans sa forme totale et impose Once Upon a Time… In Hollywood comme le film-somme de sa carrière.

Déclaration d’amour à l’art de créer des films, à une période révolue de l’histoire hollywoodienne et à tout un moment historico-culturel des Etats-Unis, Once Upon a Time… In Hollywood est aussi le témoignage définitif de Quentin Tarantino sur le cinéma et son pouvoir sans limites. Volontairement moins jouissif que ses précédentes œuvres, son neuvième et, d’après ses dires, avant-dernier film, est aussi plus profond, personnel, réflexif et émotif que jamais. N’ayons pas peur de citer le personnage de Brad Pitt lors de la séquence finale d’Inglourious Basterds : il pourrait s’agir de son chef-d’oeuvre.