Top 30 des Films de la Décennie : partie 2

15. Le Loup de Wall Street (2013) – Martin Scorsese

Lors de sa sortie en 2013, le plus gros succès commercial de Martin Scorsese a donné lieu à une inévitable polémique, automatique lorsqu’il s’agit de mettre en scène les dérives les plus discutables de l’homme moderne. On a ainsi accusé le cinéaste de glorifier son personnage principal et de laisser libre cours à d’obscures pulsions libidineuses. Pourtant, l’approche scorsesienne reste la même. En variations diverses sur le mythe d’Icare, elle offre encore et toujours le spectacle difficilement soutenable d’un être artisan de sa propre destruction, angle d’attaque qui n’avait jamais subi les foudres de la bien-pensance auparavant. Les effets de style du bonhomme ont toujours eu pour objectif, par l’hyperbole, de nous renvoyer au visage le reflet du monde tel qu’il est et non comme nous voudrions qu’il soit. Un monde de surenchère aussi magistralement personnifié par Di Caprio ici que par De Niro dans l’illustre Raging Bull.

14. Holy Motors (2012) – Leos Carax

Auteur d’une filmographie peu abondante mais qualitative dans les années 80 et 90, Leos Carax a laissé s’écouler pas moins de 13 ans entre Pola X et ce dernier film. Il a profité de cette période de disette pour observer attentivement les profondes mutations de son médium à l’orée du 21e siècle. Holy Motors est l’un des rares films qui mérite pleinement l’étiquette galvaudée d’ovni, tant il ne ressemble à rien de connu. Par l’intermédiaire de son acteur fidèle Denis Lavant, génie protéiforme à la plasticité corporelle prodigieuse, le franc-tireur français élabore un voyage purement sensoriel au travers de toutes les déclinaisons contemporaines de son art (qu’il s’agisse des genres populaires ou des modes de captation). Son film est une célébration funèbre de la disparition d’une certaine idée du cinéma, tout à la fois galvanisante et d’une tristesse infinie. 

13. Climax (2018) – Gaspar Noé

Gaspar Noé semble s’être fixé comme objectif de repousser les limites tant de ce qu’il est possible de montrer à l’écran que de la forme cinématographique en elle-même. Ainsi, après un Love qui se distinguait en montrant à l’écran des relations sexuelles non simulées, Climax prend pour point de départ une soirée arrosée et (involontairement) infiltrée de stupéfiants au cours de laquelle les convives sombrent peu à peu dans un état de débauche décomplexée, à mesure qu’une substance illicite non identifiée les débarrasse de leurs inhibitions. Le métrage prend dès lors des allures de lent cauchemar éveillé au sein duquel les expérimentations visuelles de Noé (plans-séquences, caméra retournée, jeu sur les éclairages et flashes de couleurs…) conditionnent le spectateur dans un état de bad trip permanent. Une proposition sidérante dont on ne sort pas indemne.

12. Le Vent se lève (2014) – Hayao Miyazaki

Contrairement aux dires de son créateur lors de sa sortie, Le Vent se lève ne sera pas le dernier film de Hayao Miyazaki. Le 11e long-métrage du vétéran de la japanimation arbore pourtant des airs testamentaires. Le cinéaste s’y projette dans la peau de Jiro Horikoshi, concepteur d’avions japonais ayant contribué à la création du terrifiant “Chasseur Zéro” durant la Seconde Guerre Mondiale. Au-delà des horreurs de la guerre, Miyazaki aspire à représenter Jiro comme un rêveur dont l’imaginaire permit la création de formidables machines volantes, mais dont les obsessions ont souvent empiété sur sa vie privée. Le point de vue attendri jeté par le réalisateur sur son personnage se ressent jusque dans l’animation, qui ignore le contexte terre-à-terre du récit pour se parer d’un onirisme fantaisiste caractéristique de son auteur. Plus sobre mais tout aussi poignant que les grands chefs-d’oeuvres du cinéaste, Le Vent se lève n’est que l’énième consécration du génie miyazakien, intemporel.

11. An Elephant Sitting Still / So Long My Son (2019) – Hu Bo / Wang Xiaoshuai

Déjà l’objet d’un versus dans nos lignes, il nous semblait impossible de dissocier An Elephant Sitting Still de Hu Bo et So Long, My Son de Wang Xiaoshuai. Réalisés d’une part par un jeune cinéaste parti trop tôt et de l’autre par un vétéran du cinéma chinois, les deux œuvres fonctionnent comme des miroirs déformants de la société qui les a vus naître, le premier regard étant jeté sur une jeunesse en déroute et l’autre sur une histoire oppressive. Hu Bo exprime ses idées par le recours aux longs plans-séquence isolant les personnages de leur environnement, tandis que Wang Xiaoshuai étale son récit sur des décennies, l’incessant recours aux flashbacks se voulant illustratif de l’impossibilité d’échapper à un passé traumatique. An Elephant Sitting Still et So Long, My Son sont deux œuvres essentielles du cinéma chinois contemporain, à découvrir de toute urgence.

10. Oncle Boonmee – Celui qui se souvient de ses vies antérieures (2010) – Apichatpong Weerasethakul

Expérience à nulle autre pareille, cette Palme d’or 2010 a fermement divisé la critique. Là où certains y ont vu un exercice abscons et hermétique de première grandeur, d’autres ont vanté une approche du cinéma justement sincère, mais tellement ancrée dans sa culture d’élection (la Thaïlande rurale) qu’elle a pu se heurter à une simple fermeture d’esprit. En effet, ce film aborde la question du dialogue avec les morts avec une folle sérénité, dans une coulée contemplative qui semble imprimer le concept galvaudé de “lâcher-prise” à même la pellicule. Une fois ses propres préjugés mis au placard, l’oeuvre, loin d’être cryptique, repose justement sur un retour aux moyens et à l’ébahissement enfantin propres au conte et au cinéma des origines. Vrai film hypnotique et enchanteur, il impose Apichatpong Weerasethakul comme le plus grand cinéaste du sensoriel actuel aux côtés de David Lynch

9. Once Upon A Time… In Hollywood (2019) – Quentin Tarantino

Quentin Tarantino est un cinéaste en constante évolution. Ces dernières années ont vu le réalisateur se radicaliser et reconfigurer ses figures de style habituelles pour leur donner une profondeur nouvelle, comme en témoignait déjà Les Huit Salopards et son sous-texte désabusé sur une Amérique rongée par la haine. Avec Once Upon a Time… In Hollywood, déjà critiqué en ces lignes, Tarantino livre une impressionnante fresque d’ambiance sur le Hollywood de la fin des années 60 et dresse le portrait d’une époque vouée à disparaître à jamais. Il teinte pour l’occasion son approche habituellement ludique d’une mélancolie et d’une puissance émotionnelle trop rarement foulées, tout en réaffirmant la puissance absolue du cinéma comme machine à rêve. Offrant par ailleurs deux de leurs plus beaux rôles à Leonardo DiCaprio et Brad Pitt, Once Upon a Time… In Hollywood est peut-être le chef d’oeuvre du maître.

8. Le Conte de la Princesse Kaguya (2014) – Isao Takahata

Le chef-d’oeuvre animé de la décennie restera le dernier film du regretté Isao Takahata. Le Conte de la Princesse Kaguya réarrange un conte japonais ancestral pour dénoncer avec une lucidité implacable les dérives d’un traditionalisme dogmatique. L’injustice dont est victime la jeune Kaguya n’est que plus déchirante du fait qu’elle découle d’un profond amour, comme c’était déjà le cas pour les enfants du Tombeau des Lucioles. Incarnant le versant plus “adulte” du Studio Ghibli, Takahata concevait ses films comme des uppercuts émotionnels dont la finalité cruelle ne peut que contraster avec l’immense pureté de ses protagonistes. L’animation toute en traits crayonnés proche du croquis alterne entre un minimalisme épuré et de véritables explosions de formes et de couleurs. Un choix esthétique au diapason des thématiques du film : un immobilisme presque mortifère dont cherche à s’extraire un torrent de vie et d’émotions.

7. The Tree Of Life (2011) – Terrence Malick

Rétrospectivement, The Tree Of Life apparaît comme le grand tournant de la carrière de Terrence Malick. Après Le Nouveau Monde qui restait très narratif malgré ses envolées métaphysiques, Malick fait un pas de plus vers l’abstraction. Il éclate son récit entre passé et présent, réduit le dialogue au minimum au profit de cette voix-off désormais indissociable de son style et préconise un cinéma ultra-sensoriel où la réflexion théologique prend des proportions jamais atteintes auparavant. Pourtant, loin de se réduire à un énorme pensum poseur, Tree Of Life ne se dépare pas, dans sa version longue, d’une véritable incarnation au travers du destin d’une famille américaine filmée avec amour et sublimée par des acteurs en état de grâce. Après ce film, chef-d’oeuvre d’une vie, Malick basculera définitivement dans l’auto-caricature et donnera raison à tous ses détracteurs. 

6. Melancholia (2011) – Lars Von Trier

On n’attendait pas vraiment le fauteur de troubles danois dans le domaine du film de SF apocalyptique. Son monument trouve sa saveur et son originalité dans son détournement total d’un genre profondément hollywoodien : Lars Von Trier ne se sert de cette atmosphère de fin du monde que comme prétexte malin à radicaliser toujours plus avant son auscultation impitoyable de l’âme humaine. Le personnage interprété par la magnifique Kirsten Dunst trouve ainsi, à l’approche de ce cataclysme imminent, une paradoxale paix intérieure. Et révèle par réfraction l’hypocrisie de son entourage, nouveau concentré de bassesse humaine que le cinéaste flingue avec la férocité cynique qui lui est propre. Tout comme Dancer in the dark ou Breaking The Waves, Melancholia n’est jamais qu’un autre sublime portrait de femme qui semble devoir supporter à elle seule tous les maux du monde. 

5. Leto (2018) – Kirill Serebrennikov

Cette petite pépite russe signée Kirill Serebrennikov entend se réapproprier les codes de la comédie musicale pour les appliquer à un cadre spatio-temporel bien défini : l’URSS des années 80 et l’émergence de sa scène rock underground. Tragédie sentimentale habitée d’une immense tendresse pour ses trois personnages principaux, Leto est également un grand hommage à toute un pan de la musique populaire, qu’il cristallise au sein d’audacieuses séquences musicales remplies à ras-bord d’idées de mise en scène. Le cinéaste fait de son film une ode à la créativité et à la liberté (de l’art comme des mœurs) mais nuance son idéalisation de ce contexte révolu en rappelant systématiquement l’inévitable scission entre le rêve et la réalité, celle qui s’inscrit dans l’histoire. Un véritable vent de fraîcheur, rappel que le cinéma n’est pas encore trop vieux pour se réinventer.

4. La Vie d’Adèle (2013) – Abdellatif Kechiche

Sacré Palme d’Or à Cannes en 2013, La Vie d’Adèle représente l’apogée du génie d’Abdellatif Kechiche. Le réalisateur français s’est spécialisé dans un cinéma naturaliste dont la principale visée est de livrer une représentation brute et dénuée de tout artifice du quotidien. À travers la caméra de Kechiche, le spectateur suit deux époques de l’existence d’Adèle, étudiante puis jeune institutrice, à travers sa relation amoureuse avec Emma (Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux, toutes deux épatantes). Le cinéaste assume ses influences littéraires et échafaude son récit comme une représentation tragique de l’infranchissable écart entre les classes sociales. Représentant la naissance et la décrépitude de la passion avec la même énergie viscérale, le cinéaste plonge son spectateur dans un dispositif d’empathie totale avec son personnage principal, au sein duquel la longueur des séquences est essentielle tant elle semble épouser les aléas de la vie ordinaire.

3. Le Poirier Sauvage (2017) – Nuri Bilge Ceylan

La filmographie entière de Nuri Bilge Ceylan est construite comme un vaste “Ceylan Cinematic Universe”, à tel point que certains de ses films apparaissent comme interchangeables et que les mêmes acteurs, et parfois personnages, se retrouvent dans plusieurs d’entre-eux. Chaque métrage offre cependant une expérience unique et prolonge naturellement le précédent. Les obsessions de Ceylan sont la place de l’artiste dans la société, le rapport à la Nature, les affres du microcosme familial et de ses traditions, ainsi qu’un doute existentialiste profondément ancré dans l’histoire de la Turquie. Le tout est sublimé dans une mise en images qui magnifie les visages aussi bien que les paysages naturels. L’oeuvre de Ceylan, grand édifice organique dont le Poirier Sauvage constitue le point d’orgue, a des airs d’immense, sensible et bouleversante confession intime.

2. Mad Max : Fury Road (2015) – George Miller

Pour sortir le cinéma à grand spectacle hollywoodien de son ronronnement moribond, il aura fallu l’intervention de George Miller et la résurrection de la saga Mad Max. Fury Road reprend les grands principes de la saga culte et les transcende au sein d’une proposition de blockbuster absolue et sans aucune limite. Le film innove en établissant l’action comme principal dispositif de narration : elle n’est pas seulement une distraction mais fait pleinement corps avec les enjeux quasi-mythologiques, les motivations des personnages et en devient naturellement vectrice de l’implication émotionnelle. Spectaculaire dans sa mise en scène, son découpage nerveux mais toujours lisible et son cachet “à l’ancienne”, impressionnant par son travail inné sur les décors et les costumes, le dernier Mad Max demeure le dernier exemple en date d’harmonisation idéale entre les principes du divertissement et les exigences de l’art.

1. The Social Network (2010) – David Fincher

David Fincher est peut-être le cinéaste américain le plus important de son époque. Son autopsie des travers de l’âme humaine, des dessous d’une société trop propre sur elle et du pouvoir dévastateur des médias s’est révélée à travers des œuvres aussi marquantes que Seven, Zodiac ou encore Gone Girl, autre candidat de choix au sommet de ce classement. Biopic consacré au créateur de Facebook, Mark Zuckerberg, The Social Network se conçoit avant tout comme le portrait tragique d’un être surdoué mais esseulé, artisan de son propre isolement, ainsi que comme la chronique du renversement progressif de l’ordre social à l’aune de la révolution numérique. Fincher articule une forme de perfection filmique absolue au sein de laquelle mise en scène, montage, dialogue et musique vont de concert, et dissimule derrière son apparente froideur une sensibilité insoupçonnée dont la richesse prend sens au fur et à mesure des visionnages. Loin de l’académisme désuet traditionnellement associé au genre du biopic, The Social Network incarne le cinéma américain contemporain dans ce qu’il peut révéler de plus riche et ambitieux, et s’impose naturellement aux yeux des rédacteurs de ce blog comme le meilleur film de la décennie.

Le cas Christopher Nolan

Quatre films de Nolan couvrent la décennie avec, dans l’ordre chronologique, Inception, The Dark Knight Rises, Interstellar et Dunkerque. Divisant fortement les deux auteurs de ce blog, ils n’ont pas trouvé leur place dans le top. Inception et Interstellar sont pour l’un des films qui transcendent leurs concepts abracadabrants par une mise en scène toujours maîtrisée, inventive et spectaculaire, tandis qu’ils sont pour l’autre de l’anti-cinéma truffé de dialogues explicatifs qui escamotent toute vibration réelle. The Dark Knight Rises est perçu tout à la fois comme l’aboutissement parfait d’une trilogie dans sa relecture du mythe d’un côté, et comme une gigantesque boursouflure qui pulvérise le sens de la juste dose de The Dark Knight de l’autre. Enfin, Dunkerque constitue, selon les différents points de vue, un exercice de style vide de substance ou une relecture hallucinante du survival movie.

Top 10 des Séries de la Décennie

La décennie écoulée aura représenté un tournant majeur dans l’histoire du petit écran. La démocratisation des plateformes de streaming, Netflix en tête, a initié un nouveau mode de production et contribué à décupler une offre déjà plus que conséquente. Game of Thrones a prouvé que la télévision pouvait définitivement toiser l’ampleur des productions cinématographiques, tandis que Stranger Things a rappelé le pouvoir fédérateur de l’imagerie nostalgique. Les rédacteurs de Critique Collatérale ont tenu à rendre hommage à dix séries dont le succès n’a pas forcément égalé celui des mastodontes précités mais dont la qualité témoigne de la richesse actuelle du médium télévisuel.

10. Gravity Falls (2012 – 2016) – Alex Hirsch

Cette petite perle estampillée Disney témoigne d’une qualité d’écriture et d’une créativité qui ont depuis bien longtemps déserté les productions filmiques de l’ogre industriel. Il y a un peu de Twin Peaks dans Gravity Falls, qui prend place dans une bourgade reculée des Etats-Unis peuplée d’excentriques personnages tous dessinés avec la même tendresse et attention. Le trait satirique prononcé sur plusieurs tares de l’Amérique contemporaine empêche de catégoriser cette série animée à destination du public enfantin bien que la dimension fantastique de l’oeuvre, avec son bestiaire généreux et ses mondes parallèles propices à un sens de l’aventure débridé, soit à même de les séduire. Réussite assez miraculeuse, la création d’Alex Hirsch trouve son identité dans cet alliage unique et équilibré entre caricature bien sentie et imaginaire endiablé. Bien loin de n’être que des vignettes colorées séparées les unes des autres, les différents épisodes s’intègrent à une architecture globale pensée sur la durée et dans une continuité, permettant aux personnages d’évoluer et de ne pas se réduire à de simples croquis bidimensionnels. Le petit message moral qui ponctue chaque épisode s’inscrit dans cette optique et rappelle également aux adultes des vérités universelles simples mais jamais simplistes, trop souvent oubliées.

9. Mindhunter (2017 – ) – Joe Penhall

Déjà parfaitement maîtrisée lors de sa première salve d’épisodes, Mindhunter est plus que jamais marquée de la patte de David Fincher dans sa seconde saison, davantage au final par son exploration sans concession d’obsessions propres au wonder boy que par sa mise en scène au cordeau. De manière fascinante, la série criminelle assure un lien organique avec son oeuvre cinématographique. Là où la saison 1 était celle, via la mise en chantier du profiling psychologique tel qu’on le connaît aujourd’hui, de la possibilité du Bien, les derniers épisodes en date sont placés sous l’égide de l’omniprésence du Mal. Dans des jeux de miroir vertigineux, Fincher dérange : les maux de ce monde sont à part égale dûs à ceux qui tendent à les résoudre qu’à leurs plus évidents perpétrateurs. Les personnages, écrasés par la dictature des apparences et du succès, agissent égoïstement sous le poids de la frustration, manquent d’objectivité et font des erreurs fatales. Les interrogatoires apparaissent dès lors plus que jamais comme des dispositifs où les membres de cette nouvelle section du FBI sont confrontés à leurs démons. Qu’il s’agisse de Seven, Fight Club, Zodiac ou Millennium, le psychopathe, le déviant, le rebut de la société, est le révélateur impitoyable aussi bien des contradictions insolubles propres à l’homme moyen que des défaillances d’une bureaucratie narcissique et imbue d’elle-même. Magistral.

8. Boardwalk Empire (2010 – 2014) – Terence Winter

Conçue comme la digne série héritière des Soprano, Boardwalk Empire n’a peut-être pas la profondeur psychanalytique de son illustre modèle mais aura très vite réussi à se démarquer par ses ambitions démesurées de fresque d’époque. Créée par Terence Winter (lui-même anciennement impliqué dans la création des Soprano) et chapeautée par Martin Scorsese en personne, la série entendait reconstituer l’Atlantic City des années 20 en pleine période de prohibition et le véritable empire du crime bâti autour du trafic illégal d’alcool. Outre une reconstitution historique d’une précision irréprochable, l’oeuvre de Winter affiche également l’une des mises en forme les plus léchées du petit écran, entre une photographie impeccable et une mise en scène impressionnante de rigueur tirant le meilleur de ses prestigieuses influences (Scorsese bien évidemment, mais aussi Coppola). Boardwalk Empire se distingue également par sa galerie complexe de personnages aux motivations diverses et variées et à la moralité souvent trouble. Un casting impeccable (Michael Shannon, Michael Pitt, Shea Whigham…) s’articule autour de Steve Buscemi qui trouve en le magnat du crime Nucky Thompson son meilleur rôle. Comme la plupart des grandes œuvres télévisuelles sur le crime organisé, la série agit comme un inévitable rappel de la puissance corruptrice de l’argent et du cycle sans fin d’une violence auto-alimentée.

7. P’tit Quinquin/Coincoin et les Z’inhumains (2014 – 2018) – Bruno Dumont

Cinéaste de l’austère, héritier de la Nouvelle Vague et peintre d’une certaine vision du Nord français, Bruno Dumont a effectué en 2014 une miraculeuse conversion vers la comédie grâce à la mini-série P’tit Quinquin, produite par Arte. Le réalisateur y développait une intrigue policière prétexte à une série de scènes insolites et de rencontres avec des figures emblématiques – le fameux duo formé par le commissaire Van Der Weyden et son second Carpentier reste l’une des paires les plus mémorables de la comédie française récente. Reconverti en maître du burlesque et de l’absurde, Dumont n’y perdait pourtant rien de sa vision souvent très noire de l’humain ni de son amour pour ses personnages, chez qui la laideur de l’être se voit systématiquement contrebalancée par des éclats de beauté immaculée. En 2018, le réalisateur accouche d’une suite : Coincoin et les Z’inhumains. D’apparence très similaire dans son approche, la seconde série se distingue par une utilisation plus assumée du registre fantastique, lorgnant du côté du cinéma de genre. Encore plus drôle, absurde et émouvante que sa prédécessrice, Coincoin et les Z’inhumains offrait de plus un contrepoint idéal à la conclusion cynique de P’tit Quinquin grâce à une fabuleuse scène finale, empreinte d’un positivisme inouï. Formant les deux faces d’une même pièce qui se complètent idéalement, les deux séries sont peut-être le chef-d’oeuvre de Bruno Dumont.

6. Twin Peaks : The Return (2017) – David Lynch et Mark Frost

On n’en attendait pas tant de la part de Lynch qui livre ici une oeuvre testamentaire tentaculaire. The Return constitue une sorte de gigantesque condensé de son oeuvre, d’une plénitude thématique tellement affirmée que les Cahiers du Cinéma n’ont pas manqué, non sans une certaine dose de mauvaise foi, de le classer “Meilleur film de l’année” dans leur top 2017. Nous ne souscrivons pas à cette vision des choses car bien que cette saison 3 puisse en effet s’appréhender comme un film d’une longueur démesurée (elle est construite comme telle), son existence devrait bien davantage être envisagée comme une illustration magistrale des pouvoirs du média télévisuel, lorsqu’il permet à un démiurge tout puissant d’imposer son univers avec plus de force et de conviction que ne l’aurait jamais permis un film standard. Les superlatifs manquent pour qualifier ce projet dont la réussite éclatante s’articule sur trois axes. Le premier est une dimension nostalgique qui joue malicieusement sur du pur fan-service en réhabilitant des personnages désormais légendaires. Le deuxième est cette capacité du cinéaste à jongler sans cesse entre tous les genres cinématographiques tout en les portant à un stade ultime de perfection. Twin Peaks passe du mélodrame au film expérimental, de la SF au thriller, de la comédie burlesque au film noir avec une maestria synthétisée une première fois dans Mulholland Drive. Enfin, au-delà de son caractère (faussement) hermétique et abscons, le chef-d’oeuvre de Lynch peut simplement se voir comme une représentation opératique du combat du Bien contre le Mal depuis la nuit des temps. Lecture confirmée par une conclusion définitive bouleversante apportée au destin de la mythique Laura Palmer.

5. The Tatami Galaxy (2010) – Masaaki Yuasa

Génie de l’animation japonaise, Masaaki Yuasa s’est avant tout distingué par son travail télévisuel. Après Kaiba en 2008, l’animateur de renom a notamment accouché de l’excellent Ping Pong et de la production Netflix Devilman Crybaby. S’il ne fallait cependant retenir que l’une de ses créations, ce serait The Tatami Galaxy. Cette adaptation d’un light novel de Tomohiko Morimi repose sur un procédé narratif novateur puisqu’elle explore, depuis le même point de départ (le choix d’un club extrascolaire lors de l’entrée à l’université), les existences alternatives d’un jeune étudiant japonais, explorées d’épisode en épisode. Yuasa s’amuse des possibilités offertes par le principe de répétition d’abord à des fins purement comiques mais aussi pour construire, pierre après pierre, une véritable dramaturgie aboutissant sur des considérations liées à l’isolation et la nécessité de s’ouvrir au monde pour accéder à la plénitude. Une thématique souvent explorée par l’animateur notamment à travers son excellent film Mind Game, mais ici portée à son apogée grâce aux possibilités du format sériel. The Tatami Galaxy agit aussi comme un rappel idéal des possibilités infinies de l’animation. Masaaki Yuasa conçoit son médium comme une forme libre, un flux continu de pensées, de sensations et d’idées, jamais restreint par la nécessité de représenter le réel.

4. The Deuce (2017 – 2019) – David Simon et George Pelecanos

Figure incontournable de la production télévisuelle HBO de ces 20 dernières années, David Simon n’en finit pas de sculpter du diamant sociologique brut dans la matière foisonnante de la société américaine. Après ses études de la ville de Baltimore (The Wire) et des conséquences de l’ouragan Katrina (Treme), très ancrées dans l’actualité au moment de leur sortie, l’ancien journaliste fait un bond dans le temps avec The Deuce. L’approche et le regard, acérés et lucides, restent plus pertinents que jamais dans la captation des bouleversements moraux, politiques et structurels d’un espace-temps donné. Nouvelle fresque monumentale, The Deuce complète le travail de l’auteur avec des constats qui semblent indiquer peu de changements notoires depuis les années 70, qu’il s’agisse de condition féminine ou de corruption politique. Moins sèche et tranchante dans sa mise en scène qu’un The Wire, la série magnifie sa recréation d’époque par une photographie chamarrée et cotonneuse qui capte les élans extatiques de caractères sublimes pour ensuite mieux en révéler les envers tragiques. Au même titre que les œuvres citées ci-dessus, The Deuce devrait aussi bien s’intégrer aux cursus des écoles de cinéma que celles de sociologie, constituant tout à la fois un document d’investigation d’une exhaustivité et d’une précision chirurgicale et une fiction exaltante.

3. Puella Magi Madoka Magica (2011) – Akiyuki Shinbo et Gen Urobuchi

On a parfois à tort vendu Madoka sur son seul effet de contraste, jouant sur le décalage entre la mignonnerie de ses graphismes et les épreuves souvent brutales, tant physiquement que psychologiquement, traversées par ses protagonistes. La série animée réalisée par Akiyuki Shinbo (la série des Monogatari) et scénarisée par Gen Urobuchi (Psycho-Pass) recèle pourtant une véritable richesse au-delà de ces considérations sensationnelles. Madoka hérite d’Evangelion et applique les préceptes de l’oeuvre culte de Hideaki Anno au genre du magical girl. Les codes des séries de jeunes filles aux pouvoirs magiques se battant en tenue rose bonbon sont ainsi détournés pour adopter une portée nettement plus torturée. La série de Shinbo et Urobuchi se construit comme un véritable drame dont les révélations et les tribulations des protagonistes s’articulent en une formidable montée en intensité émotionnelle. Madoka peut également compter sur un graphisme audacieux alternant un design des personnages arrondi et “trop mignon”, des décors réalistes aux détails fouillés et des séquences d’affrontement hallucinogènes, où l’animation 2D classique se mêle à des effets de “photo-collage” en stop-motion et des expérimentations visuelles tendant vers l’abstraction. La splendide partition de Yuki Kajiura achève de faire de Puella Magi Madoka Magica un indispensable de la japanimation moderne.

2. The Americans (2013 – 2018) – Joe Weisberg

Le genre de l’espionnage dans son incarnation la plus sobre n’aura été que peu en vogue durant la décennie écoulée. Sous sa forme télévisuelle, il aura fallu compter sur Joe Weisberg, créateur de The Americans. Située dans l’Amérique des années 80 gangrenée par la Guerre Froide, elle raconte l’histoire d’un couple d’agents du KGB infiltré sur le territoire depuis plus de 20 ans et passant pour une famille américaine modèle. Cet intrigant pitch est le terreau d’un foisonnement thématique parfaitement exploité au fil des six saisons. Les tensions entre la mission et la vie de famille, le manque de foi envers un gouvernement soviétique de plus en plus déconnecté des réalités et les conséquences de leurs actions sur des vies innocentes sont autant de questionnements qui hanteront le duo incarné par Keri Russell et Matthew Rhys. Constamment renouvelée par des enjeux historiques réels (par exemple la paranoïa liée à la guerre bactériologique), la série peut de plus compter sur un traitement formel sobre et antispectaculaire offrant de splendides moments de tension tout en laissant constamment l’intimité des personnages au premier plan. Portée par un casting impérial, The Americans s’impose comme un modèle de réussite dont la réception discrète ne peut qu’inciter à la faire découvrir au plus grand nombre. 

1. Justified (2010 – 2015) – Graham Yost

Avec pour héros un Marshall anachronique, bottes parfaitement cirées, chapeau élégant et colt aux aguets, Justified constitue du haut de ses six saisons la relecture contemporaine définitive du western. À l’image de ses personnages de laissés pour compte sans cesse tiraillés entre un sens de l’honneur et de la loyauté surannés d’une part, et une volonté égoïste de survivre par tous les moyens dans une Amérique qui ne leur offre aucune possibilité de salut d’autre part, la création de Graham Yost offre un regard ambivalent et contrasté sur les codes d’un genre cinématographique désuet. D’un côté, Justified réinvente avec un humour viscéral et une décontraction contagieuse un passé fantasmé par le cinéma où les conflits se réglaient dans un souci permanent d’équité, à coup de règlements de compte musclés mais toujours bienveillants. De l’autre, la série révèle une amertume et un sens tragique de la perte de valeurs ancestrales. De vilains personnages d’arrivistes opportunistes viennent ainsi écorner une routine ancrée depuis des lustres dans le chef de ces rednecks marginaux. La richesse de Justified tient dans cette tension permanente entre la sublimation de figures héroïques séminales et leur mise à mal par les affres de l’Amérique contemporaine : elle est tout autant un discours sur l’histoire d’un pays que sur un imaginaire cinématographique qui l’a constamment réinterprétée.