Les Enfants du temps : japanimation ensoleillée

Rares sont les films d’animation, hors des Etats-Unis, à avoir connu un impact similaire à celui de Your Name. Devenu instantanément plus gros succès de la japanimation sur la scène mondiale, le chef-d’oeuvre de Makoto Shinkai s’est fait le nouveau visage de tout un pan de la culture populaire nippone. Face à un tel raz-de-marée, se posait pour son créateur l’inévitable question de la succession : comment poursuivre sa carrière après en avoir atteint le point culminant ?

À bien des égards, Your Name est la consécration d’un cinéaste qui s’est tout un temps cherché. Avec ses deux premiers long-métrages, La Tour au-delà des nuages (2004) et 5 centimètres par seconde (2007), Makoto Shinkai témoigne d’une impressionnante maîtrise visuelle, construisant chacun de ses plans comme un tableau fourmillant de détails. Il manque toutefois au cinéaste un talent de storyteller : ses récits restent désespérément statiques et désincarnés. Le temps d’une escapade dans le genre du “sous-Ghibli” avec un Voyage vers Agartha (2011) plaisant mais peinant à trouver son identité, Shinkai parvient ensuite, avec Garden of Words (2013), à mettre le minimalisme de son expressivité au service de son ambiance et de ses personnages, et délivre son oeuvre la plus équilibrée jusqu’alors. 

Conscient toutefois que son approche atteint ses limites, le réalisateur entreprend de revoir son système en profondeur. De ses précédentes créations, Your Name conserve la qualité formelle ainsi que l’approche thématique : il est question, comme souvent chez le cinéaste, d’un amour contrarié par les lois du temps et de l’espace et dont la résolution intime prend rapidement des proportions cosmiques. Pour le reste, le cinéaste balaie ses conventions et construit son récit comme un hybride de “comédie d’échange de corps” (à la Freaky Friday) et de mélodrame cataclysmique. Sa nouvelle approche, plus dynamique, passe également par une écriture des personnages moins léthargique et plus naturelle qu’auparavant, tendant même fréquemment vers la sur-expression typique d’un pan du cinéma nippon.

Visuellement resplendissant, thématiquement abouti et émotionnellement bouleversant, Your Name semblait auréolé d’une lumière miraculeuse, à même de plaire aux aficionados de la japanimation comme à un grand public d’ordinaire moins réceptif à ses codes. Le film fut un succès instantané, devint le film d’animation japonais le plus lucratif de l’histoire et par là-même s’imposa comme le nouveau visage à l’international de la japanimation, succédant aux films de Miyazaki et à l’inévitable Voyage de Chihiro. S’il paraît difficile, encore aujourd’hui, d’estimer ce qui favorisa un tel plébiscite envers ce film en particulier, une réalité immuable demeure : Your Name est un film important, auquel il sera difficile de succéder. 

Plutôt que d’effectuer un vrai bon vers l’avant, Les Enfants du temps semble davantage faire office d’oeuvre synthétique : par bien des aspects, le film effectue un léger retour en arrière mais conserve malgré tout les acquis de la précédente réalisation du cinéaste. Le film narre la rencontre entre Hodaka, un adolescent en fugue tentant de survivre dans la jungle de Tokyo, et Hina, une “fille-soleil” capable de faire disparaître la pluie par sa seule volonté. Une nouvelle fois, il est question d’une relation amicale puis amoureuse entre deux adolescents, sur fond d’interventions surnaturelles. Le réalisateur pousse d’ailleurs le parallèle avec Your Name plus loin en exposant une nouvelle fois, à travers ses deux personnages principaux, l’inévitable rapport entre ancestralité et ultra-modernité qui caractérise un pan conséquent de l’animation japonaise. 

Dans Your Name, le contraste était vécu au prisme des points de vue de ses deux protagonistes, chacun se retrouvant transporté dans le corps de l’autre à intervalle régulier. À travers les yeux de Taki, la jeune Mitsuha découvrait ainsi le Tokyo contemporain et son existence survitaminée, tandis qu’à l’inverse le jeune homme était introduit à une facette plus rurale et traditionaliste du Japon. Les deux perspectives n’étaient pas présentées en opposition mais bien dans une vertu de complémentarité, la compréhension et la collaboration mutuelle des deux héros étant fondamentale dans leur salut mutuel. 

Dans Les Enfants du temps, Makoto Shinkai illustre ce même contraste non pas en circonscrivant les visions traditionnelles et modernes à deux points de vue distincts mais bien en les associant d’emblée. Par bien des aspects, le parcours d’Hodaka incarne les spécificités de l’existence au sein d’un Tokyo ultra-moderne. Le jeune homme est ainsi confronté aux affres de l’existence tokyoïte (la difficulté de trouver un emploi, l’exploitation des travailleurs et les conditions de logement souvent précaires), qu’il semble toutefois préférer à une existence campagnarde sans grands remous. À l’inverse, le personnage d’Hina matérialise la connexion de l’humanité avec l’ancestralité et le monde des esprits. Dès l’introduction du film, la jeune fille traverse un torii (portail shintoïste délimitant l’entrée dans un lieu sacré) placé de manière incongrue sur le toit d’un immeuble, et acquiert ainsi d’étranges pouvoirs de manipulation météorologique. Hina devient dès lors une communicante privilégiée avec cette réalité parallèle, l’exécution de ses capacités hors du commun se faisant par la prière.

La fusionnalité essentielle des deux personnages semble figurer à l’écran la vision non-manichéenne du cinéaste, qui évite le point de vue quelque peu unidimensionnel et moraliste d’un pan de l’animation japonaise visant à simplement condamner la modernité tout en célébrant la ruralité. On trouve souvent, chez Ghibli et Miyazaki en particulier (Le Voyage de Chihiro, Mon Voisin Totoro) mais aussi chez Isao Takahata (Souvenirs Goutte à goutte, Pompoko) cette célébration d’un mode de vie plus simple, connecté à la nature et traduisant d’une promiscuité avec le monde des esprits. Ce schéma, souvent sincère mais parfois naïf dans son exécution, s’est muté en un véritable sous-genre auquel moult cinéastes ont tenu à apporter leur grain de sel, parfois sans invention ou discernement (on pensera notamment à Keiichi Hara et son récent Wonderland). Aux yeux de Makoto Shinkai, les concepts d’ancestralité et de modernité ne sont pas antinomiques et c’est au contraire à travers leur association que l’humanité trouve une forme de plénitude. 

Le réalisateur réutilise un autre de ses motifs favoris en faisant de nouveau appel à la figure de l’apocalypse. La destruction imminente et à grande échelle d’une partie du monde était déjà au centre des enjeux de La Tour par-delà les nuages et de Your Name. Dans Les Enfants du temps, elle s’épanouit à l’écran sous une forme aquatique : l’invasion progressive de la ville de Tokyo par la pluie. Elle prend d’abord l’apparence d’une simple averse continue, avant de revêtir des formes plus surnaturelles : créatures aqueuses ressemblant à des têtards, “poches” d’eau lévitant dans l’air… Ces manifestations ponctuent l’univers du film et l’envahissent progressivement jusqu’à une issue que l’on saura rapidement inévitable : l’engloutissement total de la capitale. 

Shinkai fait donc du sujet principal de son film une crise climatique destructrice, dont les parallèles avec les dérèglements environnementaux actuels semblent assumés. La mise en rapport d’enjeux aux proportions spectaculaires avec la résolution intime d’une relation fusionnelle entre deux individus n’est pas neuve, mais le réalisateur surprend par l’orientation qu’il donne à ce principe d’écriture. Dans Your Name comme dans tant d’œuvres similaires, le micro et le macro vont de paire, la sauvegarde du bonheur des protagonistes étant une conséquence heureuse, sinon inévitable de la préservation du monde tel qu’on le connaît. Sans en révéler la nature exacte, la conclusion des Enfants du temps part du postulat inverse et met en tension la volonté propre de ses protagonistes avec la notion de bien commun. Sinon apologie pure et simple de l’égoïsme, le dénouement du film semble en tout cas relativiser la notion de sacrifice pour le plus grand nombre, énonçant qu’un seul individu ne peut endosser la responsabilité du monde sur ses épaules. 

Par là-même, Shinkai semble adopter face aux bouleversements terrestres un point de vue fataliste, à l’opposé d’une tendance dans le cinéma en général, et en particulier dans l’animation, à encourager la lutte et l’action individuelle. Si la posture du réalisateur peut paraître irresponsable compte tenu du contexte actuel, elle fait en tout cas office, toute considération morale mise à part, d’exception remarquable au sein de la production filmique contemporaine. 

Le réalisateur n’entend d’ailleurs pas présenter ses visions apocalyptiques sous un jour négatif. L’image d’un Tokyo envahi par l’eau procure un effet de douce étrangeté, exacerbé à travers des moments de suspension où la narration s’efface au profit d’un onirisme des plus purs. La patte visuelle sur-détaillée du cinéaste rayonne à tout moment d’une lumière étincelante, idéalement accompagnée par la bande originale du groupe RADWIMPS et ses douces mélodies de piano. La pluie en elle-même n’aura jamais été aussi bien animée dans l’histoire du médium, mais c’est son rôle essentiel de vecteur d’atmosphère puissant qui retiendra avant tout l’attention. Dans Les Enfants du temps, la fin du monde n’est pas motif d’angoisse mais bien de rêve et de contemplation. Cette esthétique méditative n’est pas sans rappeler les premières œuvres du réalisateur. 

Si l’on pouvait facilement accuser le Makoto Shinkai de La Tour au-delà des nuages et 5 centimètres par seconde de se complaire dans une autosatisfaction formelle masturbatoire, le nippon a toujours utilisé les manifestations temporelles comme un moyen d’expression en soi. La physique particulière de la lumière envahissant une pièce, l’étincelance des reflets, un ciel multicolore scindé en deux par un nuage… Autant de motifs devenus peu à peu les principaux vecteurs d’une émotion à laquelle les personnages en eux-mêmes semblent hermétiques. Garden of Words quant à lui avait déjà capturé la force tranquille et hypnotisante de la pluie, qui en inonde chaque plan. 

L’orientation très contemplative adoptée par Les Enfants du temps tend donc inévitablement à le rapprocher de la première partie de carrière du réalisateur. Mais ce dernier a toutefois retenu les leçons du succès de Your Name, la première et la plus fondamentale étant de soigner sa galerie de personnages. L’idylle unissant Hodaka à Hina fait figure de cas d’école puisqu’elle est ce que Shinkai a proposé de plus solide en la matière. L’union des personnages fait non seulement parfaitement sens d’un point de vue thématique mais elle se justifie par une écriture subtile faisant la part belle aux interactions crédibles. Évitant le cliché du coup de foudre instantané comme celui de la fausse mésentente, la relation s’écrit sur la durée en laissant à chacun des protagonistes la place pour exister indépendamment l’un de l’autre. Shinkai enrichit également son casting d’une série de personnages secondaires insolites et souvent burlesques (le patron de Hodaka, le petit frère de Hina) dont les interventions ponctuent agréablement le récit, à défaut de l’enrichir thématiquement. 

Moins dynamique et plus classique que Your Name dans sa construction même, Les Enfants du temps évite toutefois le piège d’une tonalité trop solennelle et dangereusement monocorde. Sans toutefois verser dans le registre de la pure comédie, Shinkai conserve de sa précédente oeuvre un sens du dialogue jalonné de saillies humoristiques parfois absurdes. Les scènes plus contemplatives sont quant à elles régulièrement entrecoupées par des séquences au montage rapide et incisif, garantissant au récit un certain dynamisme. Le réalisateur ne résiste d’ailleurs pas à quelques montages musicaux sur fond de pop japonaise, autant de moments de pause bienvenus empêchant le récit de basculer dans une forme de monotonie, pour peu que l’on accepte leur nature fondamentalement kitsch. 

Si Les Enfants du temps ne révolutionne pas le cinéma de Makoto Shinkai, il évite à bien des égards le piège de la simple redite. Le cinéaste y fait montre d’une écriture maligne, recyclant les grandes thématiques et les motifs essentiels de son cinéma tout en en détournant régulièrement la finalité. Moins tonitruant et dévastateur que Your Name, son successeur est pourtant par bien des égards plus mature et intelligent, au-delà de sa construction plus classique. Les Enfants du temps n’aura pas le même impact mais s’impose malgré tout comme la preuve indéniable que le cinéaste a trouvé la bonne formule et est désormais capable de transmettre toutes ses lubies d’auteur sous une forme émotionnellement engageante. Les “petites” réussites sont parfois les plus étincelantes. 

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