Midsommar : la mise en scène du regard

Dani et Christian sont sur le point de se séparer quand la famille de Dani est touchée par une tragédie. Attristé par le deuil de la jeune femme, Christian ne peut se résoudre à la laisser seule et l’emmène avec lui et ses amis à un festival estival qui n’a lieu qu’une fois tous les 90 ans et se déroule dans un village suédois isolé. Mais ce qui commence comme des vacances insouciantes dans un pays où le soleil ne se couche pas va vite prendre une tournure beaucoup plus sinistre et inquiétante.

Introduire cette chronique par le synopsis de Midsommar permet d’emblée d’établir un point commun avec celui d’Hérédité, premier et précédent film d’Ari Aster, à savoir son originalité toute relative qui annonce les schémas traditionnels du « slasher movie », avec la disparition successive des membres d’une bande de jeunes amis confrontés à une menace terrible en territoire inconnu. La principale question qui se posait concernait la trajectoire empruntée par le bonhomme après Hérédité. Suite à ce coup d’éclat, le cinéaste pouvait tout aussi bien rentrer dans les rangs et s’assagir que persévérer dans la voie d’un renouvellement radical du genre horrifique. Inutile d’entretenir le suspense : Aster a bel et bien choisi la deuxième option et continue, pour le bonheur des cinéphiles, à creuser son propre sillon avec Midsommar.

Second point de jonction entre les deux films : l’art de l’introduction. Une fois encore, Aster établit une note d’intention avec une assurance et une maîtrise qui forcent le respect. La révélation visuelle du traumatisme originel témoigne des mêmes principes de mise en scène avec un jeu sur l’attente qui n’a plus rien à voir avec l’effet de surprise. Alors que le premier long-plan séquence, insupportablement lent dans son déroulé, débute dans la maison de la famille de Dani, le cinéaste a préalablement pris bien soin d’incruster l’idée que le drame terrible était bel et bien arrivé dans l’esprit du spectateur. Ce dernier, prisonnier et asphyxié car il connaît l’issue atroce du plan mais ne peut se dérober à son mouvement inéluctable, se voit dans l’obligation d’affronter ses peurs et hantises les plus sourdes, les plus innommables, les plus expressément tapies dans l’ombre. Midsommar entreprend dès lors, dans le sillage d’Hérédité, une réflexion sur le deuil et plus généralement sur le rapport à la mort.

Dans Hérédité, le personnage interprété par Toni Colette tentait de surmonter le sien en établissant le contact avec une forme d’altérité, à savoir les forces occultes. Si elle recourait à ces extrémités, c’est parce-qu’elle ne trouvait pas dans son entourage direct le soutien idéal qui lui permettrait de consommer son chagrin. On retrouve dans Midsommar une configuration semblable où les amis et le compagnon de Dani, présentés comme profondément égocentriques et maladroits vis-à-vis de son mal-être, ne lui sont d’aucune aide.

Aster radicalise ici son propos et se montre encore plus dérangeant, l’altérité n’étant plus incarnée par des forces surnaturelles mais bien par une communauté adepte de rites païens. Êtres humains de chair et de sang donc, qui ne se distinguent des protagonistes américains que par un milieu socio-culturel complètement différent. La leçon est limpide : une altérité se révèle au final plus effrayante lorsqu’elle présente des caractéristiques familières. De ce fait, les personnages qui y sont confrontés sont contraints de se regarder dans un miroir, d’entrevoir d’autres possibilités d’envisager le monde et ainsi de remettre en question leurs acquis.

Dès l’arrivée dans cette région reculée de Suède, Aster aspire à matérialiser toutes ces thématiques dans ces choix visuels. A l’aide d’un format d’image de 2.00:1, entre le ratio cinéma standard 1.85:1 et le format Cinemascope 2.35:1, il crée simultanément et constamment une sensation de fermeture et d’ouverture. Ses compositions de plan souvent fixes et symétriques enferment les personnages entre les lignes rigides du cadre et bouchent le champ dans son horizontalité, tout en étageant une foule de micro-détails et événements dans la verticalité de la profondeur de champ. A l’instar de ces américains moyens, le spectateur peut ressentir à la fois une sensation de claustrophobie et d’amplitude. Comme s’il était à la fois prisonnier de cette plaine qui s’étend à perte de vue et libre d’en visiter les recoins, et donc à la fois incapable et en mesure d’en apprécier les potentielles richesses.

Dans Midsommar, point de vue filmique et point de vue sociologique sont ainsi confondus : cette dichotomie du cadrage mime un regard qui oscille entre la fascination de l’inconnu et sa crainte profonde. Comme dans Hérédité, la menace potentielle ici représentée par des individus vêtus de blanc et non plus des silhouettes démoniaques trône perpétuellement en arrière-plan. Non plus dans une semi-pénombre mais bien en pleine lumière. Aster joue sur les préjugés dans notre rapport à l’altérité : ces gens sont-ils dangereux où vaquent-ils innocemment à leurs occupations quotidiennes ?

Le réalisateur américain prolonge et accroît son sens de la provocation par d’autres procédés ingénieux. Le recours à la symétrie cité plus haut donne lieu à des plans kubrickiens dans leur ordonnancement parfait, comme lors de scènes de repas en communauté. Les autochtones figurent une uniformité non seulement par leur alignement maniaque dans la scénographie mais également par leur accoutrement d’une blancheur scintillante. Par la grâce d’un lent dé-zoom, la caméra révèle les quatre américains qui avec leurs t-shirts colorés brisent violemment la symétrie de la scène.

Là encore, les impressions sont contradictoires et génèrent des questionnements. En fonction de l’ouverture ou de la fermeture d’esprit du spectateur, son appréhension de la scène pourra différer. Un arrangement aussi obsessionnel des formes et objets au sein du plan pourra paraître suspect et oppressant… tout comme il pourra incarner un esprit de communion totale qui rassure en regard de l’individualisme roi des sociétés occidentales « traditionnelles ». Solidarité que les américains font métaphoriquement voler en éclat par leur intrusion dans la composition.

Par ailleurs, la photographie du film, débordante de lumière salvatrice et de couleurs chatoyantes, n’en finit pas de sublimer son décor qui apparaît tout à la fois comme la destination estivale rêvée et comme un purgatoire solaire malsain. A l’instar d’un show télévisé comme les Teletubbies (excusez la comparaison), tant d’exaltation béate de la nature et d’émotions positives telles que la joie peut rassurer, tout comme elle peut finir par paraître malvenue et donner la nausée. La musique elle aussi produit des effets contradictoires avec des sonorités tantôt oppressantes tantôt apaisantes.

Ce qui réjouit le cœur du cinéphile avec Midsommar, c’est qu’Ari Aster n’en finit pas de trouver des moyens toujours plus pertinents et astucieux de malmener son public et lui faire perde pied. La question de la perception variable de concepts généraux comme le bonheur ou la mort trouve enfin sa pleine expression dans la représentation graphique et frontale du sexe ou du suicide, qui fait écho à l’introduction du film et renforce les thématiques d’Aster.

Là encore, la durée de la scène est distendue à l’extrême par un découpage très économe et le recours au plan long. Mais loin d’être gratuits, ces étirements temporels – qui confinent parfois à une sorte de transe hypnotique – se dirigent tous dans le sens d’une interrogation du regard qu’on porte d’ordinaire sur des réalités souvent taboues et préférablement tues. Toujours dans un jeu de correspondance avec le traumatisme originel du film, Dani semble au final trouver plus de réconfort et de soutien dans ses interactions avec les membres de ce lieu de vie isolé qu’avec ses proches compagnons. Cela réside peut-être, semble suggérer Aster, dans une appréhension de la mort comme partie intégrante d’un cycle de la vie harmonieux qui donne toujours autant qu’il prend et assure de ce fait un équilibre perpétuellement parfait de la Nature. En cela, Midsommar complète et prolonge magistralement Hérédité dans sa réflexion sur le deuil.

Dans Hérédité, le trauma déchirait la cellule familiale. Au lieu de les rapprocher, il en éloignait les membres qui devenaient petit à petit des entités totalement séparées les unes des autres. L’incommunicabilité, l’incompréhension et le non-partage de la douleur qui en résultait ne pouvaient conduire qu’a son anéantissement pur et simple. Dans Midsommar, une configuration diamétralement opposée des rapports humains se présente. Les choses et concepts que nous vivons généralement seuls dans nos sociétés occidentales sont ici vécus par l’intégralité de la communauté, dans une optique de partage total des émotions négatives aussi bien que positives. Dani semble graduellement consommer son chagrin par le pouvoir salvateur et donc guérisseur de l’interdépendance. Là où la cellule familiale orthodoxe apparaît comme exclusive et fermée sur elle-même, le petit microcosme new age apparaît comme inclusif et solidaire.

C’est en cela que la captation frontale et étirée de rituels mettant en jeu des sacrifices humains, ou l’appropriation collective incantatoire et hystérique d’émotions individuelles pour les consumer, se révèle si perturbante pour une personne qui envisage tous ces processus comme impudiques et indécents. Intelligent, Aster ne prétend pas imposer cette appréhension différente des choses comme plus saine et donc préférable. Sa mise en scène, comme énoncé plus haut, va constamment titiller les a priori de son spectateur en le contraignant à se confronter à un autre rapport au monde…

Mais que son regard soit à la fin du processus transfiguré ou fermement campé sur ses positions, le cinéaste n’en a cure. Son objectif aura été atteint dès le moment où il aura instillé le malaise et poussé à l’interrogation avec, sans doute, une pointe de délectation sadique. Avec Midsommar, Ari Aster continue son dépoussiérage du film de genre. Et s’impose, aux côtés de Jordan Peele, comme le maître incontesté de l’épouvante moderne.

Pour compléter cette réflexion, nous vous renvoyons également à notre critique d’Hérédité : https://critiquecollaterale.video.blog/2019/08/07/avant-midsommar-retour-sur-heredite/

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s