[Classique] Lacombe Lucien

Après 1945, le cinéma français qui évoque le territoire sous l’Occupation navigue entre deux tendances : le film de guerre ouvertement patriotique (cf. La bataille du rail, René Clément, 1945) et la comédie sur la Résistance (cf. Babette s’en-va-t’en guerre, Christian-Jaque, 1959). Toutes ces propositions aspirent, dans un déni général qui exclut la prise de risque et donc le scandale potentiel, à maintenir l’illusion d’une France “entièrement résistante”. Il faudra attendre le tempérament impétueux et frondeur d’un Claude-Autant Lara (La traversée de Paris, 1955), le regard glacial et impitoyable d’un Jean-Pierre Melville (L’armée des ombres, 1969) ou encore l’approche documentaire anti-manichéenne d’un Marcel Ophuls (Le chagrin et la pitié, 1969 également) pour mettre quelques coups de pieds bien sentis dans la fourmilière. Dans cette mouvance, Louis Malle, cinéaste français protéiforme ayant évolué en parallèle de la Nouvelle Vague, réalise en 1973 son Lacombe Lucien. Il entreprend, à l’encontre de toute aplanissement consensuel des faits, de confronter la France droit dans les yeux face à son passé douloureux et de présenter une réalité beaucoup plus sordide de l’Occupation aux nouvelles générations.

Le personnage éponyme est un jeune paysan du Sud-Ouest travaillant à la ville et de retour pour quelques jours chez ses parents en juin 1944. Son père est prisonnier de guerre en Allemagne et sa mère vit avec le maire du village. Il veut d’abord s’engager dans la résistance mais essuie un refus qui le conduit à prendre la direction opposée et à s’engager dans la Gestapo. Le générique d’ouverture de Lacombe Lucien est déjà en lui-même atypique. Alors que Lucien enfourche son vélo, une chanson populaire gaillarde se fait entendre et accompagne une caméra baladeuse qui saisit quelques instantanés photographiques pastoraux. C’est une chronique paysanne façon Alexandre le Bienheureux, voire même pagnolesque, qui semble se dessiner dans l’esprit du spectateur à l’aune de ces premières images. L’identité visuelle et sonore esquissée déconcerte car en contradiction flagrante avec le contexte noir d’encre, on ne peut plus empreint de gravité, qui va être exploré. Ce paradoxe marqué annonce la narration sinueuse du film, qui épousera l’attitude insupportablement décontractée et nonchalante de Lucien dans sa nouvelle situation : il est délateur et cela lui sied.

Ces partis-pris manifestent toute leur ampleur et leur impact dans l’investissement des décors au sein desquels Lucien va être amené à déambuler en cours de film. Avec un art consommé de la minutie, Malle emplit les lieux principaux de l’action d’un foisonnement de détails qui ont trait aussi bien à l’habillage visuel que sonore d’une scénographie donnée. Il fait par exemple le choix audacieux de ne recourir qu’à une musique diégétique (cf. dont la source provient de l’univers même du film) du début à la fin. Les sons sont soit émis par des instruments de musique soit par des antennes radiophoniques, toujours situés hors-champ ou en arrière-plan et qui assurent plusieurs fonctions narratives à la fois.

Les radios par exemple, dans la préfecture de la police allemande, renseignent directement le spectateur sur l’évolution du contexte historique par l’intermédiaire des news. Elles esquissent également des contrastes saisissants via l’émission de chansonnettes provinciales guillerettes et innocentes qui jurent totalement avec les passages à tabac et autres actes de torture commis en ces mêmes lieux en même temps. Malle fait donc coup double avec ces choix de mise en scène. Il ne se contente pas de poser un cadre socio-historique avec précision : il capte les humeurs, états d’esprit et tensions d’ordre moral qui émanent d’un environnement spécifique.

De savants jeux de discordance sont produits à plus grande échelle encore. Dans la maison du tailleur juif Horn, la musique provient souvent du piano auquel sa fille France s’attelle pour tromper son ennui. Les partitions sont majoritairement mélancoliques et traduisent la pesante monotonie qui hante l’endroit et ses occupants, réfugiés contraints au cloisonnement. Hilarité, insouciance joviale et bonhomie frivole abjectes dans la préfecture gestapiste. Impuissance, torpeur mortifère et tristesse infinie dans la demeure des clandestins. Deux décors, deux atmosphères, deux états d’esprit profondément antinomiques. Malle édifie non seulement ces microcosmes en maître artisan mais les utilise afin de rendre compte du dilemme cornélien qui déchire Lucien intérieurement.

C’est en effet entre ces deux pôles d’intérêt que Lucien va balancer. D’un côté, son amour naissant pour France. De l’autre, son activité de collaborateur. Grâce à ces va-et-vient constants, Malle ébauche une réflexion sur l’identité. Dès les premières séquences du film, il apparaît clair aux yeux du spectateur que Lucien évolue dans un environnement qui n’offre que peu de perspectives d’épanouissement personnel. Il semble habité par le vide culturel et moral qui l’entoure, et son choix de s’engager rapidement dans le collaborationnisme après son éviction par le maquis indique très clairement son appréhension quasi-nulle des notions éthiques de Bien et de Mal. Ces considérations mises de côté, la police allemande lui apparaît comme un simple moyen de prodiguer palpitation et excitation à une existence monotone, tout comme une occasion rêvée de se construire une identité. Certains des délateurs qui mêlent Lucien à leurs entreprises néfastes semblent tiraillés par les mêmes lubies.

Leur nouvelle « fonction » leur prodigue par exemple une forme de pouvoir et de supériorité sur les personnes qu’ils sont chargés de dénoncer et faire tomber, source de piment et d’adrénaline dans un quotidien vide de sens. Jean-Bernard se fantasme en véritable gangster de luxe et le moment où il amène Lucien chez le tailleur pour lui fournir un costume sur mesure est symptomatique de cette recherche d’identité : on pourrait croire, l’espace d’un instant, voir évoluer des Affranchis scorsésiens. Betty, la compagne de Jean-Bernard, se représente face à Lucien comme une star importante du cinéma français, ce que lui permet sa position de force dans le contexte collaborationniste. Cette appréhension d’une caste ou d’un groupe particulier de gens « dominant » comme terrain de jeu innocent trouve une incarnation perverse dans une séquence marquante : Jean-Bernard feint d’être un résistant blessé à la jambe afin d’infiltrer et faire tomber des membres du maquis.

Cet angle thématique résonne avec les problématiques actuelles de l’endoctrinement d’esprits malléables à des fins moralement répréhensibles. Cependant, Lacombe Lucien représente l’antithèse absolue du film politique. Malle se défend de prononcer un jugement désapprobateur vis-à-vis de l’intégralité de ses personnages, sans aucune exception et à commencer par Lucien lui-même. Le miracle de cette approche gorgée d’humilité se fait par l’entremise de choix visuels absolument assumés et maîtrisés. La mise en scène, qui semble vouloir répliquer un art de la description typiquement romanesque, tend vers une sorte d’objectivité et de neutralité de point de vue filmique comme moral, les deux étant ici indissociables. Cela se marque d’abord par un recours très prononcé au plan moyen ou américain : la caméra vise à une distance perpétuelle qui semble vouloir englober le plus de réalité possible et saisir le grouillement et l’agitation (ou leur absence) qui règnent dans la préfecture ou la maison. Les mouvements de caméra sont très lents et autant que possible transparents, entièrement au service de ce qui se passe dans tous les recoins de l’espace.

Cette approche peut aisément être qualifiée de béhavioriste (ou comportementaliste). La caméra de Malle, dans son retrait et sa pudeur constantes vis-à-vis des personnages, capte, scrute, enregistre d’abord des manières de se mouvoir, de parler, d’interagir. Elle évite soigneusement toute psychologisation ou explicitation d’affects qui auraient été permises par des échelles de plan plus rapprochées ou le recours à de la musique d’appoint. Par exemple, le néant moral et culturel qui semble être le propre de Lucien et de son milieu de vie sera avant tout inféré à partir d’attitudes où actions simples patiemment et attentivement scrutées par l’objectif, comme courir vainement après des poules ou admirer le paysage dans une posture léthargique. Ce refus de la dramatisation et de l’exposition classique des caractères est encore accentué, dans une sorte de cohérence parfaite de style, par un jeu d’acteur austère voire ascétique.

Louis Malle était un grand admirateur de Robert Bresson et l’on sent ici poindre son influence en ce qui concerne l’interprétation. Bresson refusait l’emploi d’acteurs professionnels au profit de ce qu’il nommait des « modèles », quidams choisis pour leur physique avant leur talent potentiel et par essence plus « purs », plus « authentiques » car dépourvus de toute artificialité de jeu. Malle n’a pas été aussi extrême : son casting est une combinaison harmonieuse d’acteurs chevronnés, débutants et non-professionnels. Pierre Blaise, choisi pour incarner Lucien, s’inscrit de plein pied dans l’esthétique globale du film et son approche morale. Les exigences de Louis Malle pour ce qui est de la direction d’acteur transparaissent vivement à l’écran : voix, phrasé et accent naturels « du terroir » qui évitent la déclamation théâtrale, réduction maximale des expressions faciales et gestuelle épurée, dépourvue du moindre lyrisme.

Ce style de jeu, dans son opacité et sa neutralité affichées, pourraient paraître froids et rébarbatifs au sein d’une proposition de cinéma plus conventionnelle, moins radicale. Ici, il permet à Malle de poser un regard volontairement lacunaire sur son personnage, qui permet au spectateur de se forger son propre jugement moral aussi bien que de reconstituer le puzzle de son identité. Lucien est un personnage difficile d’accès, pas aisément aimable, mais qu’on ne peut pourtant se résoudre à détester totalement. Si son visage figé laisse d’abord à penser qu’il est une sorte de monolithe imperturbable qui accomplit froidement sa besogne, Malle lui ménage des moments de grâce tout enfantine qui contrecarrent sans cesse la formulation de toute condamnation hâtive à son égard : il se saisit des objets qui l’entourent et les palpe comme le ferait un bébé. Si Lucien commet le Mal avec maladresse, il commet le Bien de la même manière. En témoignent les rares gestes d’affection, certes brusques mais sincères, qu’il entretient vis-à-vis de France ou de sa maman.

Avec Lacombe Lucien, Louis Malle impose avec maestria un cinéma de la monstration, en lieu et place d’un cinéma de la démonstration. D’une part, son maniement extrêmement précis des potentialités descriptives du son et de l’image lui permet de restituer tout un univers historique avec une authenticité sidérante. Impression de vérisme relevée par une photographie naturaliste aux couleurs dé-saturées et à la texture granuleuse rapprochant le film du documentaire. D’autre part, sa direction d’acteurs dépouillée et son esthétique comportementaliste tuent dans l’œuf toute propension au manichéisme moral.

Là où à la même époque des cinéastes tels que Ken Loach ou Costa-Gavras tendent à guider et canaliser la réflexion du spectateur dans une direction précise flirtant avec le cinéma de propagande, Malle préfère la voir errer, vagabonder, et puis soudain jaillir au gré de chocs d’images et d’ambiances contradictoires. Par la seule spécificité de ce regard, d’une fraîcheur à l’épreuve du temps et des modes, Lacombe Lucien est à redécouvrir absolument.

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