[Classique] Le Feu Follet

Après Lacombe Lucien, il apparaissait judicieux de continuer notre exploration de Louis Malle avec Le Feu Follet, les deux films ayant récemment bénéficié d’une ressortie cinéma dans des copies restaurées absolument splendides. De 10 ans son cadet, réalisé en 1963, Le Feu Follet annonce par certains aspects Lacombe Lucien. Son analyse permet également, comme il va en être fait état dans cette chronique, de situer Malle dans son époque, à savoir celle de la Nouvelle Vague et d’un cinéma moderne européen alors en pleine explosion qui remodèlent de fond en comble l’industrie et l’esthétique cinématographiques. A l’aune de ces deux films, il semblait important de rendre sa juste place à un cinéaste singulier qui n’occupe au sein de l’histoire du cinéma français qu’une place confidentielle, dans l’ombre des Jean Renoir et autres Jean-Luc Godard.

Le film a pour protagoniste principal Alain Leroy (Maurice Ronet), bourgeois trentenaire et alcoolique revenu à Paris afin de suivre une cure de désintoxication dans une maison de soins. Il est aujourd’hui las de la vie et présente des tendances suicidaires marquées. Dès le départ, Malle souligne l’incertitude et la solitude qui caractérisent son personnage. A l’instar de Lucien Lacombe dans le film éponyme, Alain, dans sa chambre qui lui fait office de prison, ne peut s’empêcher de frôler, manipuler, s’emparer fébrilement des objets qui l’entourent. La mise en scène, là encore descriptive, l’établit d’emblée comme un être errant en quête d’un sens qui lui échappe. Les rares gros plans se concentrent sur des dates annoncées de suicide ou des coupures de journaux référençant des faits divers semblables, tandis que de rapides panoramiques droite/gauche semblent aimantés par les mouvements de son corps, soumis à des va-et-vient désordonnés dans l’espace.

Contrairement à Lacombe Lucien, le point de vue filmique élaboré par Malle ne prétend cependant pas à la même distance et objectivité. Dans une visée plus subjective, il tend à épouser celui profondément blasé et confus d’Alain sur le monde et les personnes qui l’entourent. La musique épurée d’Eric Satie, composée de quelques notes de piano, semble par exemple émaner de la profonde mélancolie qui l’habite. Elle fait corps avec elle, la matérialise et imprègne par extension l’intégralité du film de son humeur désabusée. Le vague à l’âme d’Alain et son inadéquation foncière avec le monde sont retranscrits par Malle avec une maîtrise absolue des possibilités offertes par le médium cinématographique, ainsi que par un croisement harmonieux de différentes influences propres à des cinéastes phares du cinéma moderne.

Le récit du film repose sur un fil narratif très lâche qui s’édifie autour de rencontres ponctuelles et aléatoires. Parcourant la banlieue parisienne dans une sorte de baroud d’honneur existentiel, Alain semble vouloir régler ses comptes avec toutes ses connaissances avant de passer l’arme à gauche. En cela, Le Feu Follet jure avec les structures de récit cadenassées du cinéma français classique. On retrouve ici les figures de l’errance et de l’incommunicabilité entre les êtres érigées en porte-étendards de la modernité cinématographique par Michelangelo Antonioni et son Avventura trois ans plus tôt. Visuellement, cela se traduit par la présence de glaces et autres miroirs qui séparent constamment les personnages lors des scènes dialoguées, tout comme des plans savants qui isolent Maurice Ronet au milieu d’une rue bondée. Par un recours à la longue focale, son inertie contraste avec le mouvement frénétique des voitures autour de lui.

C’est justement cette cacophonie du monde moderne que Malle entend saisir par l’intermédiaire de son personnage suicidaire. Le recours au son direct, dans le sillage d’un Godard ou du cinéma-vérité de Jean Rouch, renforce l’immersion dans la cohue du réel dont l’enveloppe sonore bruyante assomme Alain et lui fait perdre ses repères. Tout va trop vite et trop fort pour lui, le laissant complètement déboussolé. Dans une séquence marquante, Malle alterne des plans fixes sur son personnage principal assis à une terrasse et des inserts très brefs en caméra portée saisissant des badauds anonymes qui arpentent les trottoirs en face de lui. Avec une assurance tranquille de vieux routier, le cinéaste semble donner une leçon à bon nombre de cinéastes contemporains qui oscillent sans cesse entre captation brouillonne et pose esthétisante sans trouver un juste milieu et sans réelle motivation.

Lorsqu’il s’agit de montrer le lent désespoir qui s’empare petit à petit de Maurice Ronet, Malle pose sa caméra. Lorsqu’il s’agit à l’inverse de montrer la source de son désarroi, ici le mouvement chaotique de la vie citadine, Malle la porte à l’épaule. La symphonie visuelle qui se compose via ces deux lignes de force est celle du vertige et de la douleur de vivre. La séquence semble incarner les propres mots d’Alain : « J’aurais voulu captiver les gens, les retenir, les attacher. » L’image résume et accentue l’idée même de distance, rendant impossible toute emprise, toute fixation ; les passants sont des fantômes qu’il serait vain d’essayer de retenir. État de fait qui définit les relations d’Alain avec cette humanité abstraite et informe à ses yeux mais également avec ses connaissances les plus intimes. Lors des interactions avec celles-ci, les cloisons visuelles qui les isolent les uns des autres mentionnées plus haut ne sont pas les seules à représenter l’incommunicabilité : elle transite également par le verbe.

Dans un geste de cinéma protéiforme et ouvert d’esprit, Malle, scénariste de son film, a écrit des dialogues qui témoignent d’une qualité toute littéraire, non dénuée de lyrisme et de sens de la réplique cinglante. Le cinéaste s’oppose par exemple à la même époque à un Godard qui rejetait fermement toute forme de liaison au cinéma « de papa » (cf. le cinéma classique français des décennies antérieures). Là où ce dernier prônait un art de la causerie naturaliste prise sur le vif et la déclamation d’apartés saugrenus improvisés par les acteurs, Malle n’hésite aucunement à réaffirmer le bien-fondé d’un dialogue très écrit à même de servir ses thématiques. Les échanges entre Ronet et ses rencontres fugaces sont truffées de boutades que n’auraient pas reniées un Jacques Prévert, gorgées à la fois de cynisme irrévérencieux et d’existentialisme bougon. Écriture qui souligne avec vigueur l’état d’esprit d’Alain, en décalage perpétuel avec ses interlocuteurs dès lors condamnés à une totale incompréhension de son (mal-)être.

C’est en cela que Malle se dote d’une identité de cinéaste très particulière : il mêle des tics de mise en scène et d’écriture propres à deux grandes époques du cinéma français et européen et dresse un pont solide et riche entre les deux. Son cinéma se révèle en conséquence propice à satisfaire un public plus large que celui du radicalisme imperturbable des jeunes turcs de la Nouvelle Vague et de cinéastes italiens tels qu’Antonioni. D’autres figures de style sont d’ailleurs empruntées à Godard et même à Federico Fellini tout en faisant l’objet d’une utilisation différente. Du premier, il reprend lors d’une séquence tardive le montage syncopé construit en jump-cuts successifs, qui voit Ronet/Alain déclamer un monologue désespéré à son assistance sidérée. Du deuxième, il imite, lors d’une visite éclair chez des poètes moribonds, de véritables plans-tableaux macabres qui les figent comme des statues de cire.

La comparaison est instructive. Chez Godard, notamment dans À bout de souffle, le recours systématique aux sautes d’image et aux faux raccords a pour finalité ultime, en dehors de dynamiser l’action, d’aboutir à une joyeuse destruction en règle des principes de montage du cinéma classique basés sur une parfaite continuité spatio-temporelle. Malle, à l’inverse, n’utilise ce procédé que pour scander un événement capital dans le cours de l’intrigue : à ce stade, l’esprit torturé d’Alain atteint un point de non-retour qui est visuellement concrétisé par la confusion induite par le montage. Chez Fellini, l’esthétisation extrême, dans sa glaciation blafarde, de la décadence de nantis représentés comme veules et déshumanisés constitue le propos même de l’intégralité de sa Dolce Vita. Malle, a contrario, ébauche ces peintures morbides pour figurer le point de vue d’Alain sur ses anciens congénères mondains : ils sont d’ores et déjà, tout comme lui, des vestiges d’une époque révolue.

En d’autres termes, Godard et Fellini utilisent ces gimmicks à profusion pour représenter leur propre point de vue sur le monde ou le cinéma. Louis Malle, quant à lui, ne les convoque que ponctuellement et dans l’unique visée de renforcer la perception subjective qu’a son protagoniste principal de son environnement. Les auteurs modernes précités ont parfois pu paraître hermétiques et auto-centrés, car tout entiers dédiés à la représentation cinématographique d’idées ou de concepts parfois abstraits pour un spectateur vierge de toute connaissance du contexte socio-culturel d’alors. A l’opposé, le dénominateur commun du cinéma de Malle, sa matière première, reste le personnage et la retranscription la plus fidèle de ses états d’âme. Le Feu Follet allie donc la fraîcheur formelle du nouveau cinéma des sixties avec une émotion brute et concrète, portée à ébullition par un impérial Maurice Ronet.

Pour la critique de Lacombe Lucien, c’est par ici : https://critiquecollaterale.video.blog/2019/08/05/lacombe-lucien/