Joker : la valse des clowns

Dans la guerre sans merci l’opposant à son rival Marvel, DC a indéniablement perdu la bataille sur le front cinématographique. L’échec de Justice League a sonné le glas des  ambitions d’univers partagé caressées par la firme et a forcé celle-ci à revoir sa copie. Plutôt que de jouer la carte de l’interconnexion entre les films, DC semble désormais miser sur des approches plus singulières, dans une démarche à la fois de table rase du passé et de plus grande liberté accordée aux réalisateurs. La tâche de ces derniers serait désormais de créer des univers filmiques singuliers et originaux plutôt que de se rattacher à un ensemble vaguement défini. Dans ce climat propice à l’expérimentation, Todd Phillips a décidé de tenter sa chance en offrant une origin story à un méchant emblématique de l’univers DC : le Joker

Le film de supervilain reste un genre globalement peu représenté. Au sein de la production superhéroïque, synonyme de gros budgets et donc soumise à un cahier des charges très strict, il apparaît en effet souvent délicat de mettre en scène une histoire dont le protagoniste se veut par définition amoral et violent. Le Suicide Squad de DC, ou encore Venom sorti l’année dernière, furent d’énormes accidents industriels précisément parce que leur impulsion initiale de focaliser l’attention sur des personnages mauvais a été entièrement brimée par des studios trop frileux de mettre à mal leur image et leurs potentielles rentrées financières. Quelque part, Tim Burton en avait également fait les frais avec son Batman Returns (1992) qui, déguisé en film de super-héros classique, délaissait l’homme chauve-souris pour se pencher sur les figures plus sombres et monstrueuses du Pingouin et de Catwoman. Vision artistique accomplie de son créateur, le film n’avait hélas pas convaincu les foules, précisément à cause de sa tonalité trop torturée. 

S’il ne s’agit pas d’un film de supervilain au sens strict, The Dark Knight avait cependant prouvé en 2008 que le public était prêt à recevoir positivement une adaptation de comics moralement ambiguë, voire fondamentalement pessimiste. Là où les normes du genre tendaient aux aventures pyrotechniques bariolées, le film de Christopher Nolan présentait une vision du monde ancrée dans les réalités de son époque, miroir déformant d’une Amérique post-9/11 paranoïaque dont les considérations sociétales prenaient le pas sur sa nature de simple divertissement. Plus récemment, Logan de James Mangold (2017) prenait également à contrepied le reste de la production. Réalisé avec un budget plus modeste que ses concurrents, le film se présentait avant tout comme une étude intimiste du personnage de Wolverine, elle aussi inscrite dans une optique pessimiste et au réalisme brutal. Malgré ses liens évidents avec l’univers des X-Men, le film se valait pour lui-même et pour les constats thématiques évidents qu’il tirait sur un genre aux codes surannés et aux préoccupations de plus en plus déconnectées de la réalité. 

Ces deux tentatives, associées à la perdition artistique et commerciale de l’univers partagé DC, posèrent les fondations du projet de Todd Phillips. Les liens entre le réalisateur de la trilogie Very Bad Trip et le personnage du Joker, l’antagoniste le plus emblématique de l’univers Batman, sont a priori ténus. Phillips a récemment déclaré ne plus pouvoir être corrosif dans le domaine de la comédie, d’où son choix de consacrer un long-métrage au vilain déguisé en clown. Le projet fut avant-tout pensé comme un “stand alone” et se veut ainsi déconnecté de toute incarnation précédente de l’univers DC. Pour autant, Phillips ne cache pas s’être ouvertement inspiré de The Killing Joke, le comic book d’Alan Moore sorti en 1988 et étant considéré par beaucoup comme l’interprétation définitive des origines du Joker. De manière plus surprenante, le réalisateur a également revendiqué l’influence de Martin Scorsese et de deux de ses oeuvres cultes : Taxi Driver (1976) et La Valse des Pantins (1982). 

Joker, loin d’être un film d’action superhéroïque, se présente donc avant tout comme un drame psychologique. Situé dans le Gotham des années 80, il suit les péripéties d’Arthur Fleck, un comédien de stand-up raté souffrant de troubles mentaux. Subissant humiliations et agressions au cours du film, Fleck va opérer une lente transformation pour finir par devenir le fameux Joker, un dangereux chef du crime psychopathe. La nouveauté du film de Phillips, inédite au cinéma, est d’aborder le personnage sous un angle empathique. Le Joker n’est ni un criminel en soif de vengeance comme chez Tim Burton, ni une incarnation du chaos aux origines troubles comme chez Christopher Nolan. Le postulat est au contraire de décrire Arthur Fleck comme un individu délaissé par la société dans laquelle il vit, et dont la mutation vers le mal est une conséquence inévitable. 

Le script de Todd Phillips et Scott Silver se bâtit ainsi entièrement autour de la descente aux enfers du futur Joker. Introduit dès sa première apparition sous les traits d’un être isolé, socialement inapte et malheureux, affublé d’une naïveté enfantine, Fleck apparaît comme un candidat tristement crédible au basculement vers la folie. La frustration qu’il accumule au cours du film tient lieu d’épée de damoclès, dont le spectateur ne peut qu’attendre qu’elle ne scelle le destin du personnage. La narration utilise certes bon nombre de poncifs habituels du motif du basculement vers le mal (la perte de l’emploi, l’humiliation publique, la frustration sexuelle, le rapport ambigu à une figure parentale…) mais l’intérêt de la démarche de Phillips et Silver tient dans l’ambiguïté avec laquelle cette mythique incarnation du mal est approchée. 

Le statut de laissé pour compte de la société de Fleck cumulé à l’acharnement du sort qu’il subit peuvent susciter la compassion, pour autant les actions de plus en plus moralement répréhensibles du protagoniste génèrent un inévitable malaise auprès du spectateur. La finalisation de la transformation du personnage en un véritable méchant, psychopathe et prompt au meurtre, n’en apparaît que plus saisissante du fait d’avoir pu effleurer sa part d’humanité. Cette ambiguïté est renforcée par le choix d’épouser entièrement le point de vue du personnage, que cela soit dans la narration ou la mise en scène. 

La caméra tend ainsi à isoler le personnage de son environnement au sein du champ par un recours au flou d’arrière-plan dans le but de souligner sa profonde solitude. Les passages où Fleck se met en scène par la danse ou les pitreries de clown sont quant à eux mis en exergue par des ralentis et une musique occultant le reste de la bande-son. L’effet illustre ainsi le déni total dans lequel l’aspirant comédien s’enferme, vivant dans une réalité alternative n’existant que pour lui où il livrerait d’extatiques performances aux yeux d’un public inexistant. Ces partis pris de mise en forme sont soutenus par la photographie de Lawrence Sher dont les lumières et les couleurs trop appuyées pour être réalistes renforcent le sentiment d’assister à une inquiétante représentation scénique. La musique de Hildur Guðnadóttir construite autour de nappes de violons parfois dissonants complète à merveille cette approche théâtrale teintée d’un malaise permanent.

L’interprétation de Joaquin Phoenix joue un rôle clé dans cette représentation plus ambivalente et torturée que jamais du personnage. L’acteur n’est bien entendu pas étranger aux rôles introvertis et psychologiquement instables (The Master, A Beautiful Day et bien entendu le Commode de Gladiator, autre grand méchant en mal de reconnaissance) et livre une nouvelle fois une prestation terriblement efficace dans sa représentation des troubles mentaux. Par ses grimaces et son regard troublant, Phoenix toise continuellement le surjeu sans jamais s’y complaire entièrement, son expressivité faisant parfaitement corps avec l’approche de Phillips et la dualité perpétuelle entre deux visages, l’un pathétique et l’autre menaçant, qu’inspire cette version du vilain. Par là-même, l’acteur évite une comparaison trop évidente avec Jack Nicholson et Heath Ledger, dont les incarnations du Joker font pourtant toutes deux figure de mètre-étalon indépassable en la matière. Il convient d’ailleurs de noter que le rire, marque de fabrique indispensable du célèbre clown, est ici détourné puisqu’il n’est plus une signature associée à la vilenie chaotique mais bien une pathologie chronique, symbole évident de sa profonde vulnérabilité. 

S’il se conçoit avant tout comme un drame psychologique, Joker affiche toutefois l’ambition d’élever sa réflexion à un niveau plus sociétal. Le film s’inscrit ainsi dans une veine profondément déterministe en présentant Arthur Fleck comme une victime d’un système délaissant les individus les plus fragiles. L’échec des institutions de soins mentaux ainsi que la coupe dans les finances publiques sont notamment des facteurs déterminants dans la chute du personnage. Le Joker n’est dès lors plus une entité monstrueuse déconnectée du réel mais bien un produit du monde qui l’a vu naître et marginalisé.

Une autre figure de la mythologie de Batman, Thomas Wayne, est également détournée puisque le milliardaire philanthrope devient ici un féroce représentant de la classe des 1%, cette minorité richissime qui s’engraisse sur le dos de la minorité opprimée tout en rendant celle-ci responsable de ses propres maux. Bien que le film prenne place dans les années 80, en pleine ère Reagan, les parallèles avec l’administration américaine actuelle sont évidents. Si le commentaire politique développé par Todd Phillips n’est ni d’une originalité déconcertante, ni développé avec une quelconque finesse au sein du film, il tient son intérêt dans la place que prend Arthur Feck au sein de ce macrocosme. Victime du système, le Joker devient involontairement le porte-étendard d’une classe populaire en furie, alors même que le personnage se veut dénué de toute idéologie ou conscience politique. Ainsi, alors que la société crée ses propres démons, elle est également celle qui les érige en symbole quand les classes délaissées sont abandonnées à leur misère. 

L’inspiration des films de Martin Scorsese, revendiquée dès le début de la production du film, ne devient que plus évidente en regard du produit fini. Comme le Travis Bickle de Taxi Driver, Arthur Fleck est un individu solitaire dont la frustration et l’incompréhension du monde qui l’entoure l’amènent fatalement sur un chemin de violence. Comme le Rupert Pupkin de La Valse des Pantins, Fleck est un humoriste raté, vivant dans un monde d’illusions et aspirant à prendre la place d’un maître de la comédie confirmé. Le script de Phillips et Silver ne se contente pas de référencer les deux films précités, mais réutilise la plupart de leurs noeuds dramatiques principaux, des prémisses au climax. Pour mieux souligner cette parenté évidente, Robert De Niro, acteur principal des deux films de Scorsese, campe ici un rôle très similaire à celui tenu par Jerry Lewis dans La Valse des Pantins. Telle est peut-être la plus grosse limite de Joker : il suit scrupuleusement le schéma de ses influences majeures, sans jamais parvenir à sortir de leur ombre. Pour qui est familier du travail du vétéran américain, le schéma narratif n’offrira que peu de surprises. 

De la même manière, les perspectives de réflexion offertes par le film de Phillips ne se projettent jamais au-delà de la complexité de ses modèles. Tout au plus peut-on voir en Joker une actualisation des préoccupations sociétales de Taxi Driver. À l’Amérique en crise au sortir du Vietnam succède l’Amérique en crise sous le règne de Donald Trump. Phillips ne parvient ainsi pas à réitérer l’exploit de Christopher Nolan et de son Dark Knight. Là où son confrère britannique se réappropriait l’esthétique de polar urbain de Michael Mann pour mieux s’en affranchir thématiquement, le réalisateur de Very Bad Trip se limite à un rôle de commentateur de l’oeuvre scorsesienne. 

Ces réserves quant à la portée novatrice de Joker s’accompagnent de quelques errances scénaristiques témoignant d’une écriture à la rigueur variable. Ainsi, si la radicalité du projet est louable, elle se fait aux prix de lourdeurs rébarbatives. À plusieurs reprises, les dialogues et le montage soulignent péniblement des évidences déjà illustrées par la mise en scène, comme si les scénaristes manquaient de foi en la capacité de leurs spectateurs à intégrer l’explicite lorsqu’il n’est pas souligné et re-souligné. De la même manière, la progression du personnage principal et des thématiques clés du récit se fait au prix de quelques facilités, lieux communs et imprécisions. Difficile d’expliquer le comportement erratique des policiers chargés d’enquêter sur Fleck, ou encore la manière très vague par laquelle s’organise la révolte populaire grondant en arrière-plan. L’exécution du scénario de Phillips et Silver se révèle ainsi, dans son ensemble, en deçà des ambitions affichées. 

À l’aune de son impressionnant accueil critique et public ainsi que de son titre de Lion d’Or vénitien, il paraît sans doute excessif de qualifier Joker de chef-d’oeuvre. Outre une écriture parfois facile ou balourde, le film de Todd Phillips se repose excessivement sur les deux films de Martin Scorsese ayant visiblement inspiré sa genèse, et perd ainsi une partie de l’attrait novateur qui aurait pu être le sien. Il n’empêche qu’au sein d’un genre de plus en plus calibré et moribond, la tentative de Joker est louable. Drame psychologique dérangeant, amoral et sans concessions, il est à même de rappeler qu’une alternative aux blockbusters trépanés demeure possible et qu’au-delà du cinéma des parcs d’attraction (comme Scorsese l’a récemment nommé lui-même), des approches plus intimistes, nuancées et ancrées dans la réalité des univers superhéroïques ont toute leur légitimité.